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Théorie des marques (markedness theory)
Dans un milieu social donné, il y a un usage normal du langage dans lequel les acteurs sociaux expriment naturellement, spontanément et simplement des valeurs et des attitudes de modestie, respect, déférence, solidarité, autorité ou formalisme dans leurs rapports avec leurs interlocuteurs. Suivre cet usage ordinaire, c’est émettre des énoncés non-marqués (unmarked utterances). Par contraste, les énoncés marqués (marked utterances) sont voyants, remarquables (conspicuous) et sortent de l’ordinaire à tel ou tel égard, sous tel ou tel point de vue. La théorie des marques (markedness theory) présuppose une capacité des humains à percevoir les gens, les objets, les actions et les événements comme se conformant à un paradigme (un modèle, un type, un schéma, un pattern) ou s’écartant de ce paradigme. Ce qui se conforme simplement au modèle est non-marqué; ce qui se démarque du modèle est marqué. Quand nous décrivons une personne en disant qu’elle est intelligente, mince ou grossière, nous mesurons implicitement le degré plus ou moins marqué de son intelligence, de sa grosseur ou de sa politesse. L’énoncé implique donc l’existence d’une catégorie de pensée et de langue — l’intelligence, la grosseur, la politesse — dans le cadre de laquelle la description en question paraît plus ou moins typique et représentative. La description la plus typique est la moins marquée; la description s’écartant le plus du modèle est la plus marquée. Le trait marqué désigne une sous-catégorie, dans la catégorie que désigne le trait non-marqué. Les catégories sont souvent (sinon toujours) des polarités, c’est-à-dire des paires de contraires dont l’un (catégorie, terme non-marqué comme intelligent, gros, poli) enveloppe ou englobe l’autre (sous-catégorie, terme marqué comme idiot, mince, grossier).
Roman Jakobson et Nicolas Troubetzkoy La marque en tant que propriété fondamentale du langage, fut inventée par Troubetzkoy et Jakobson en 1930. Je reproduis les trois pages de Roman Jakobson et Linda Waugh, La Charpente phonique du langage [1979], Paris, Minuit, 1980, pp. 112-115, qui racontent cette invention: “La marque “Dans une letttre du 31 juillet 1930, Troubetzkoy esquissait ainsi l'état de ses réflexions à propos de l'interconnexion entre phonèmes corrélatifs:
A quoi le destinataire de la lettre répondait (RJ, ibid.):
Cette découverte de Trubetzkoy trouva sa première application dans la communication sur les systèmes phonétiques qu'il présenta au congrès international de phonologie de Prague en décembre 1930 (voir 1931a). Et la première tentative pour appliquer l'idée de la marque à l'étude des significations grammaticales date de 1931, à propos de la structure du verbe russe (RJ, II: 3-15). On s'aperçut ainsi que, dans une paire de catégories grammaticales, l'une signale un certain concept grammatical, que l'autre laisse non signalé. En français, par exemple, où il y a une distinction grammaticale entre les genres masculin et féminin, le féminin marqué lionne spécifie la femelle; le genre non marqué, dit «masculin», lion, peut inclure les deux sexes. Ainsi, la signification générale de lion, par opposition à celle de lionne, n'implique aucune description du sexe, qui n'est suggérée que par la «signification fondamentale» (Grundbedeutung) de lion, telle qu'évoquée par le contexte: lions et lionnes. La marque au niveau des catégories grammaticales et la marque au niveau des traits distinctifs sont unies par une affinité intrinsèque. Celle-ci, toutefois, se combine à la différence considérable qui sépare ces deux types d'opposition, l'un fondé au plan sémantique du signatum, l'autre au plan phonétique du signans. Par suite, le terme marqué d'une opposition grammaticale se centre sur un item conceptuel étroitement spécifié et délimité. Le terme marqué d'une dyade de traits distinctifs, en revanche, s'oppose au terme non marqué par le fait qu'il serre de plus près telle propriété sonore perceptuelle, positive ou négative, située à l'autre pôle par rapport à ce dernier, et par le fait, lié au précédent, que ses occurrences se trouvent limitées à certains contextes séquentiels ou concurrents […]. N'oublions pas non plus que les structures dyadiques, nécessaires dans le cadre grammatical de la langue, imprègnent tout autant le champ des significations lexicales, ce qui ouvre de nouvelles perspectives à l'application des concepts de la marque (voir van Schooneveld, 1978 et LW 1976b, 1977 et 1979). Les couples linguistiques de termes marqués et non marqués appartiennent à des formes dyadiques qui manifestent toujours la prééminence de l'un des deux opposés. Ces dyades sont profondément enracinées dans l'anthropologie culturelle, et leur examen, commencé au début du siècle par Robert Hertz (dans La Prééminence de la main droite. Etude sur la polarité religieuse, 1909), a énormément fait avancer l'analyse comparative des structures ethniques. Les linguistes du Cercle de Prague, pour leur part, se sont attachés à explorer les problèmes phonétiques et sémantiques de la marque, sur lesquels ils n'ont cessé de travailler même après la dispersion forcée du Cercle (quoi qu'en disent ceux qui prétendent que l'étude de la marque a été abandonnée dans les années 40 et 50). Cette direction de recherche est désormais de plus en plus largement acceptée (voir LW, 1976: 88 et suiv. 1978, 1979a & b ; Greenberg, 1966a et b; Chomsky & Halle, 1968: 400 et suiv.; Gamkrelidze et al., 1977: 98 et suiv.; Melikisvili 1974 et 1976).”
Non-marqué/marqué :: référentiel/indexical Luc Bouquiaux étend à l’ethnolinguistique l’emploi de la «marque» linguistique, dans une approche qui annonce le lien qu’on fera ensuite (Michael Silverstein) entre la polarité de deux termes non-marqué/marqué et la distinction des deux fonctions référentielle/indexicale du langage. Luc Bouquiaux, Linguistique et ethnolinguistique. Anthologie d’articles parus entre 1961 et 2003, Louvain: Peeters Publishers/Editions Peeters, 2004; ISBN 90-429-1510-2, 466p., 60€; SELAF 411, 2004, Société d’Etudes Linguistiques et Anthropologiques de France, 29 (Numéro spécial) page 134. Il distingue deux types fondamentaux d’énoncés:
Ce qui nous met sur la voie de la distinction entre référentiel et indexical, c’est ici le lien établi entre non-marqué et complet (autosuffisant) d’une part, et entre marqué et incomplet (dépendant du contexte ou de la situation) d’autre part.
Le choix délibéré du trait marqué dans les arts vivants Florian Coulmas, Sociolinguistics. The Study of Speakers’ Choices, Cambridge, CUP, 2005, pp. 90-92:
Par contre, le tutoiement en français ou en allemand, qui est courant aujourd'hui mais dans des contextes spécifiques, représente l'énoncé marqué et peut s'interpréter parfois comme une forme d'expression impolie, méprisante et insultante. Dans la mesure où le trait marqué est un trait stylistique, la polarité entre non-marqué et marqué est naturellement utilisée dans les pratiques d’alternance stylistique, et nous retrouvons donc la théorie des marques (markedness theory) dans plusieurs secteurs du champ de l’anthropologie linguistique: le code-switching, la prise de position (footing au sens de Goffman), l'étude anthropologique et linguistique des pratiques de politesse, etc.
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