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Jeudi 10 novembre 2011
Bibliothèque: Linguistes et sémioticiens > Benveniste (Emile)
benveniste_subjectivite.pdf — Emile Benveniste, De la subjectivité dans le langage [1958], in Problèmes de linguistique générale, 1, Paris, Gallimard, 1966 [1958], pp. 258-266.
«De la subjectivité dans le langage» est une lecture indispensable pour introduire aux problématiques de l'énonciation, de l'interlocution (donc le dialogisme) et des déictiques (donc l'indexicalité).
Mais la subjectivité chez Benveniste est ambiguë. Benveniste évoque la subjectivité de la pensée telle qu'elle est définie dans la philosophie classique (Descartes et Kant) quand il déclare dans «De la subjectivité dans le langage»:
La «subjectivité» dont nous traitons ici est la capacité du locuteur à se poser comme «sujet». Elle se définit, non par le sentiment que chacun éprouve d'être lui-même (ce sentiment, dans la mesure où l'on peut en faire état, n'est qu'un reflet), mais comme l'unité psychique qui transcende la totalité des expériences vécues qu'elle assemble, et qui assure la permanence de la conscience. Or nous tenons que cette «subjectivité», qu'on la pose en phénoménologie ou en psychologie, comme on voudra, n'est que l'émergence dans l'être d'une propriété fondamentale du langage. Est «ego» qui dit «ego». Nous trouvons là le fondement de la «subjectivité», qui se détermine par le statut linguistique de la «personne».
Cette thèse selon laquelle l'activité langagière est constitutive du sujet pensant précise sans la détruire la définition de la subjectivité chez Kant notamment dans L'Anthropologie:
Posséder le Je dans sa représentation: ce pouvoir élève l'homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. Par là, il est une personne; et grâce à l'unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne [...] et ceci, même lorsqu'il ne peut pas dire Je, car il l'a dans sa pensée; ainsi toutes les langues, lorsqu'elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même si elles ne l'expriment pas par un mot particulier. Car cette faculté (de penser) est l'entendement. (E. Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique [introduction et trad. par M. Foucault], Paris, Vrin, 2008 [1798], p. 89.)
A la définition kantienne d'un sujet transcendantal des pensées, le linguiste ajoute deux précisions: 1°) le langage précède la pensée et concrètement il n'y a pas de pensée sans parole intérieure; et 2°) la subjectivité se constitue lorsque je dis «Je» et que j'emploie donc en parlant un pronom personnel (c'est-à-dire un déictique, un indexical). C'est l'indexicalité du langage qui constitue la subjectivité de la pensée.
Mais Benveniste ne distingue pas clairement entre la subjectivité dans l'énonciation (l'emploi du pronom personnel) et la subjectivité transcendantale («l'unité psychique qui transcende la totalité des expériences vécues»). Plus grave encore, il prétend parler du langage en dehors de la langue («nous parlons bien du langage, et non pas seulement de langues particulières»). On peut donc lui reprocher d'abandonner subrepticement la conception linguistique d'un sujet de l'énonciation (le Je qui parle et qui, ce faisant, dit «Je» ou «Tu», employant donc nécessairement des déictiques) pour en revenir à une conception philosophique (le Je de l'entendement chez Kant).
C'est ce glissement de la parole (une activité langagière) au discours (une instance subjective) et de l'énoncé (un événement) à l'énonciation (un processus) que dénonce Patrick Sériot dans sa récente re-traduction en français de Volosinov:
Valentin Nikolaevič Vološinov, Marxisme et philosophie du langage [1929], Nouvelle édition bilingue traduite du russe par Patrick Sériot et Inna Tylkowski-Ageeva. Préface de Patrick Sériot, Limoges, Lambert-Lucas, 2010.
Dans une première traduction française publiée aux Editions de Minuit en 1977, à une époque où la scène intellectuelle française était encore influencée sinon dominée par le structuralisme, la sémiotique et la présentation par Todorov des Formalistes russes, lorsque Volosinov (trad. Sériot, p. 363) évoquait la parole d'autrui en disant que c'était «une parole sur une parole, un énoncé sur un énoncé», tout comme la traduction anglaise qui dit speech about speech, utterance about utterance, la traductrice française de l'époque, Marina Yaguello, adoptait une terminologie à la Benveniste en traduisant: «un discours sur le discours, une énonciation sur l'énonciation». Mais ce glissement terminologique de parole à discours, d'énoncé à énonciation, ou encore de vécu à activité mentale, introduisait en 1977 une grave ambiguïté dans la lecture de Volosinov, pour qui, comme le précise Sériot (Préface, p. 71), la scène langagière «réunit des locuteurs (individus parlants) et non des énonciateurs constitués comme sujets par le processus de l'énonciation».