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La voix intérieure et l'iconicité dans le langage
Nous partons des deux premières pages de Roman Jakobson, Six leçons sur le son et le sens, Paris, Minuit, 1976, sur la fameuse poésie d'Edgar Poe, Le Corbeau (The Raven) et le refrain mélancolique de ce poème, Nevermore.
(p. 22) “Mais la sémantique proprement dite de ce terme (sa signification générale et ses significations accidentelles, contextuelles) n'épuise pas toute sa valeur. Edgar Poe lui-même nous a raconté que c'est la faculté onomatopoétique virtuellement renfermée dans les sons du mot nevermore qui lui a suggéré l'association avec le croassement du corbeau et qui lui a même inspiré tout le poème. Enfin, bien que le poète ne cherche pas à affaiblir l'unité, la monotonie du refrain, et qu'il l'introduise toujours de la même manière: “Le Corbeau dit: Nevermore!”, il est hors de doute que divers moyens phoniques tels que le ton et ses modulations, l'accent d'intensité et l'allure, les nuances d'articulation des sons et de leurs groupes, que ces différents moyens nous permettent de varier de toute manière quantitativement et qualitativement la valeur émotive du mot.”
Voilà donc défini concrètement l'objet de notre enquête: l 'expressivité de la voix, dans son ambiguïté qui mêle le son et le sens, la subjectivité (émotion) et l'objectivité (motricité et perception auditive), soi-même (locuteur) et un autre à l'intérieur de moi (l'audition de ma propre voix).
Quel est le matériau langagier qui est mis en texte à chaque fois que des paroles sont enregistrées par l’écriture ou sur un support électronique? C’est tout simplement la voix humaine. Mais quand nous parlons ou quand nous chantons — il y a deux modalités de la voix humaine, en effet, la parole et le chant —, la voix qu’on entend, la vive voix, est déjà une première inscription, une première mise en texte, de ce que les linguistes et les psychologues de la sensori-motricité appellent «la voix intérieure». Une chanteuse au moment où elle «se produit» sur scène va à la rencontre de sa voix, cf. Patricia Kaas, dans Entrer dans la lumière: «Redécouvrir ma voix / En être encore capable».
«Ma voix» est ici celle qui chante à pleins sons, «mon cri de musique» qui remplit la salle de concert, et la chanteuse est à elle-même son premier auditeur, en ce sens que la voix intérieure, une voix sourde et sans signal, précède la parole et le chant. La parole et le chant sont le premier relais de cette voix intérieure. La métaphore du relais est à prendre au sens de: Dispositif technique permettant à une énergie relativement faible de déclencher une énergie plus forte et servant à retransmettre un signal en l’amplifiant. La parole est le premier relais de cette voix intérieure, mais réciproquement, cette voix intérieure n’est nullement originaire, elle est elle aussi dérivée par rapport à d’autres voix, elle naît de l’audition d’autres voix, elle se modèle sur d’autres voix entendues dès les premières heures de la vie.
Sur la voix intérieure, une «voix sans signal»
(Gabriel Bergounioux, Le Moyen de parler, Paris, Verdier, 2004, p. 203)
«Bien qu’elle n’en devienne pas pour autant une copie ou une imitation, chaque voix se modèle, positivement et négativement, sur d’autres voix. Pas d’autre possibilité pour la phonogenèse que la reproduction, aucun état plus naturel, primitif ou authentique n’existe sur quoi viendraient se greffer les formes appropriées par l’écoute. Les réalisations endogènes ne sont pas départageables des composants exogènes qui les ont formatées. La diffusion de nouveaux patrons sonores — changements phonologiques, poses vocales (setting), schèmes prosodiques… — est dans la continuité du processus d’apprentissage, une actualisation où la production parlée est remaniée en fonction de ce qui est entendu pour donner à l’émission acoustique par quoi l’auditeur se signale et se signe sa configuration particulière à un moment donné…
[Cette configuration n'est pas une imitation.]
«Les voix, les discours ou les langues ne sont pas recopiés, ils sont intériorisés. Rien de ce qu’ils sont chez un auditeur ne les a précédés. L’acquisition de la langue par l’enfant est indissociable de la socialisation, autrement dit de l’accomplissement recommencé d’une hominisation: l’implémentation de la structure linguistique assure l’ensemble des conditions d’existence du discours, au nombre desquelles l’auditeur.»
Le progrès des techniques a permis le développement, dans les sciences cognitives, de recherches expérimentales passionnantes sur la reconnaissance de la langue maternelle chez les nouveau-nés qui confirment l’analyse du linguiste: l’oreille (l’ouïe) précède la gorge (l’émission de sons phoniques), la voix naît d’une écoute. Les bébés ont une ouïe très évoluée à la naissance. Non seulement ils s’orientent vers les sons, mais encore ils discriminent des tons qui diffèrent en volume et organisent les sons en mélodies et en voix. C’est ainsi qu’à quatre mois, ils préfèrent en général écouter quelqu’un parler dans un style qu’on appelle en anglais motherese, le dialecte de toutes les mères quand elles parlent à leurs enfants: la voix haut perchée et l’intonation exagérée. C’est sans doute cette attirance qui permet au bébé d’écarter tous les bruits qui ne correspondent pas à une voix et de reconnaître l’intonation et la prosodie de sa langue maternelle. Et les recherches des psycholinguistes sur la perception des sons de la langue maternelle chez les bébés convergent avec les recherches des sociolinguistes sur la perception des sons d’une langue étrangère.