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Le cadre de participation et l'efficacité du signe

 

Note de lecture sur le beau livre d'Irène Rosier-Catach, La Parole efficace. Signe, rituel, sacré, Paris, Seuil, 2004. Voir aussi: Irène Rosier, La Parole comme acte. Sur la grammaire et la sémantique du XIIIe siècle, Paris, Vrin, 1994.

Irène Rosier (p. 481) met en évidence le fait que les théologiens médiévaux ont fait usage d'un terme unique, celui de signum, subsumant ainsi toutes les espèces de signe sous le genre signe. Le signe ainsi conçu est toujours pris (p. 483) dans une «relation interpersonnelle entre celui qui le produit et celui qui le reçoit», et l'on débat au XIIIème siècle, sur la double causalité du signe sacramentel:

(484) Si les tenants de la causalité physique ou instrumentale insistaient sur le rapport du signe au signifié qu'il donnait à connaître et visait à produire, les tenants de la causalité-pacte mettaient en avant la conjonction des intentions significatives, celles de l'instituteur, du locuteur et de l'auditeur, pour que le signifiant soit mis en relation à autre chose.

Dans cette vision très interactionniste de la causalité ou efficacité du sacrement résultant d'un pacte implicite, le sacrement n'est cause (p. 127) qu'en tant qu'il possède une “vertu divine d'assistance”: celui qui reçoit le sacrement reçoit par là même l'action cachée de la virtus divine. C'est seulement dans ce cadre de participation que le signe est efficace, parce qu'il entre en relation avec un signifié précis, une chose précise:

(485) Ce qui est très caractéristique des réflexions du signe dans le cadre de la théologie sacramentaire, c'est que le signe sacramentel, pris dans des relations multiples à son signifié, relation de cause, d'effet, relation iconique, inférentielle, conventionnelle, se voit toujours assigner ce signifié en tant qu'il est un signifié précis, et jamais comme un signifié flou [1] et ouvert à la liberté de l'interprète. Le rapport du signe au signifié, dans ce contexte, doit être sans équivoque […]. Il n'est pas question de percevoir un signifiant et de lui associer un signifié quelconque; les deux pôles du signe font l'objet d'une description précise, en tant qu'il participe d'un rituel, dont chaque élément est codifié et assigné à une fonction spécifique, donc susceptible d'un jugement par une autorité compétente, en termes de respect ou non-respect. /486/ Tous les cas de variation que nous avons examinés, notamment les variations linguistiques, qu'il s'agisse des différences irréductibles entre les langues ou des modifications accidentelles imputables au locuteur, sont toujours considérés en tant que ces variations risquent de mettre en péril la relation du signifiant au signifié — par la modification du signifiant, par exemple (cas des formules mal prononcées, déformées ou tronquées), ou par son association à un signifié “privé” qui ne correspond pas à celui qui avait été institué (cf. les rapprochements avec le mensonge).

[1] Sur ce point, la théorie médiévale de l'efficacité symbolique se situe sur un autre plan que l'explication que propose Lévi-Strauss, inspirée de la psychanalyse et fondée sur la théorie du “signifiant flottant”.

Ne jamais perdre de vue que l'efficacité est un rapport de causalité, ce qui suppose, dans la philosophie et la théologie classiques en Europe comme en Inde, que le rapport de la cause à son effet soit sans équivoque. Cela n'empêche pas de se situer sur d'autres plans que celui de cette relation ontologique. On discute donc sur la double vérité du signe, selon qu'on s'inscrit dans son contexte d'énonciation ou au contraire qu'on s'en abstrait.

 

Signification et efficacité: une double vérité du signe

(487) Le rapport entre la norme et l'usage, entre le sens premier fixé par institution et les modifications qui s'introduisent lors de l'utilisation des signes, est un problème particulièrement aigu dans le cadre de la théologie sacramentaire. Toutes les discussions sur la double vérité du signe sacramentel en relèvent. […]

[Les théologiens] s'efforcent de maintenir une vérité première du signe dans son rapport au signifié, immuable, insensible aux variations introduites lors de sa production ou de sa réception […].

Ainsi la communication est possible, l'homme n'a pas transgressé le motif premier pour lequel il avait reçu de Dieu le langage, et n'use pas de cette liberté “sémantique” pour tromper autrui. La théorie grammaticale des constructions figurées ou déviantes va encore plus loin dans l'explication des mécanismes de transferts sémantiques: tout écart de forme est un indice que le sens obvie doit être dépassé, et que la signification ne relève pas d'un intellectus primus immédiatement et mécaniquement déductible du code ordinaire, mais doit être construite sur le plan d'un intellectus secundus fonction de conditions particulières, intention de signifier, contraintes situationnelles ou autres.

Dans cette analyse de la double vérité du signe, il s'agit toujours de (p. 488) “penser un au-delà du sens produit conventionnellement par les paroles”. Nous sommes à la fois situés dans un cadre de participation aux actes de parole et mis en relation de causalité (une relation d'action efficace) par rapport à une réalité indépendante du contexte d'énonciation.

(489) Ce caractère normé, réglé, défini, du signe, qu'accentuent encore les classifications des signes au sein desquelles le signe sacramentel se voit assigner sa place en propre, est d'autant plus nécessaire qu'il n'est pas envisagé seulement dans sa dimension signifiante, mais en outre dans sa dimension efficace: il ne fait pas que signifier ce qu'il signifie, il le fait, il l'effectue.