Efficacité symbolique et force illocutoire

 

La présentation qui va suivre de deux théories développées par les anthropologues et les philosophes européens: la théorie de l’efficacité symbolique, formulée par Lévi-Strauss, et la théorie de la force illocutoire des actes de parole, pour expliquer cette force instauratrice de la réalité dont sont doués les gestes et les paroles dans certaines situations où joue à plein la vive voix, s'inspire d'un important essai de François Chenet, «De l’efficience psychagogique des mantra et des yantra», dans Mantras et diagrammes rituels dans l’hindouisme, Paris, éd. du CNRS, 1986 (Téléchargeable dans le dossier 'Mantra'). Dans la tradition savante de l'hindouisme, les humains, par contraste avec les animaux d’une part et les dieux d’autre part, se définissent par la capacité d’accomplir des rites. Or il n’y a de rite qu’accompli physiquement par un officiant. Le corps humain est donc l’humanité en action, accomplissant les rites par le geste et la parole; autrement dit, le corps humain est spontanément conçu in performance, comme lieu (support ou point d’appui) et instrument d’une énonciation par le geste et la parole.

Le rite engage tout l’homme, corps, parole, pensée, à tous les niveaux ou sous tous leurs aspects qui vont sans coupure du corps physique à la conscience. A la triade Corps, Parole, Pensée correspondent, dans le texte de François Chenet trois réalités « transitionnelles » (comme il dit p. 73) que désignent trois mots sanskrits tout à fait fondamentaux dans la culture hindoue : yantra, mantra et bhâvanâ.

Bhâvanâ

Dérivé de BHÛ- au causatif (« faire être ») ; « [Force d’] actualisation ». D’où «création mentale», méditation créatrice de son objet. La bhâvanâ est un des ingrédients essentiels des techniques bouddhiques de libération ou désillusionnement.

Mantra

Dérivé de MAN- («penser»); «Formule [liturgique ou magique]»; Récitée par l’officiant juste avant de poser l’acte rituel. Dans le Tantrisme (mouvement religieux qui est à son acmé en Inde aux 7ème-8ème s., et qui vise à réintégrer dans l’expérience religieuse les puissances du corps et notamment la sexualité), le mantra est la forme ou manifestation phonique du divin.

Yantra

«Instrument, machine» dans un contexte ordinaire. «Diagramme» dans le rituel, symbolisant la réalité cosmique et mystique.

Le yantra (tracé symbolisant un corps), le mantra (parole magique) et la bhâvanâ (méditation, création mentale) sont, tous les trois, à la fois des réalités dynamiques et des instruments ou des forces utilisées pour actualiser, instaurer, invoquer la présence de ces réalités dans le rituel. Fr. Chenet utilise, par métaphore, le vocabulaire de la psychanalyse (l’objet transitionnel) et le vocabulaire des philosophes de l’acte de parole (les performatifs, la force illocutoire) pour décrire ces réalités dans leur ambiguïté. Mantra et yantra fournissent un point d’appui au dynamisme de la bhâvanâ, c’est-à-dire la conscience dans l’acte d’adoration qui crée la présence de l’objet adoré. La citation qu'il fait de Paul Mus (p. 73) est tout à fait pertinente:

«L’attention se porte sur des objets matériels, sur des réalités concrètes [1], c’est-à-dire sur les valeurs magiques et religieuses d’expérience et de maniement immédiat qui, pour l’Inde, sont l’équivalent de notre concret. Mais, selon la vieille loi de la magie à distance [2], ce n’est pas la matière que l’on poursuit en elle-même, c’est l’esprit. Par une rupture de plan que le rite seul permet (car l’Inde, en cette modalité essentielle de sa pensée, ne croit pas que le raisonnement puisse atteindre aussi loin que la pratique), en un mot par une projection [3], ce concret gagne l’abstrait. »

[1] Une statuette, une poupée, un dessin sur le sol, etc., dans lesquels se concrétise une présence.

[2] Je pense que Mus évoque ici la loi de sympathie mimétique formulée par Frazer dans la 2ème éd. (1900) du Rameau d'or. Voir Hubert et Mauss, Esquisse d'une théorie générale de la magie (1903), dans Mauss, Sociologie et anthropologie (Paris, PUF, 1950 et innombrables rééd.), chap. III, § sur les lois de la magie, à propos de la loi de similarité (p. 61 de mon édition):

«L’image est à la chose ce que la partie est au tout. Autrement dit, une simple figure est, en dehors de tout contact et de toute communication directe, intégralement représentative. C’est cette formule qu’on semble appliquer dans les cérémonies d’envoûtement. Mais quoi qu’il en paraisse, ce n’est pas simplement la notion d’image qui fonctionne ici. La similitude mise en jeu est, en effet, toute conventionnelle; elle n’a rien de la ressemblance d’un portrait. L’image et son objet n’ont de commun que la convention qui les associe. Cette image, poupée ou dessin, est un schème très réduit, un idéogramme déformé; elle n’est ressemblante que théoriquement et abstraitement. Le jeu de la loi de similarité suppose donc […] des phénomènes d’abstraction et d’attention. L’assimilation ne vient pas pas d’une illusion. On peut d’ailleurs, se passer d’images proprement dites; la seule mention du nom ou même la pensée du nom, le moindre rudiment d’assimilation mentale suffit pour faire d’un substitut arbitrairement choisi, oiseau, animal, branche, corde d’arc, aiguille, anneau, le représentant de l’être considéré. L’image n’est, en somme, définie que par sa fonction, qui est de rendre présente une personne.»

[3] «Projection» est une traduction possible, dans tel ou tel contexte, de mots sanskrits comme bhâvanâ (création mentale), nyâsa (geste d’imposition sur le corps), etc.

Pour expliquer au lecteur cette force instauratrice de la réalité dont sont doués les gestes, les paroles et la concentration mentale de l’officiant et du dévôt dans le rituel, Fr. Chenet se sert de deux théories développées par les anthropologues et les philosophes européens : la théorie de l’efficacité symbolique, formulée par Lévi-Strauss, et la théorie de la force illocutoire des actes de parole.

 

Lévi-Strauss, L'efficacité symbolique (1949)
repr. dans Anthropologie structurale (Paris, Plon, 1958)

L’argumentation de Lévi-Strauss est fondée sur une analogie entre la cure shamanistique et la cure psychanalytique.

(221) «Nous retrouvons donc la notion de manipulation, qui nous avait paru essentielle à l’intelligence de la cure shamanistique, mais dont nous voyons que la définition traditionnelle doit être très élargie: car c’est tantôt une manipulation des idées, et tantôt une manipulation des organes, la condition commune restant qu’elle se fasse à l’aide de symboles, c’est-à-dire d’équivalents significatifs du signifié, relevant d’un autre ordre de réalité que ce dernier.»

(222) «Il s’agirait chaque fois d’induire une transformation organique, consistant essentiellement en une réorganisation structurale, en amenant le malade à vivre intensément un mythe, tantôt reçu, tantôt produit, et dont la /223/ structure serait, à l’étage du psychisme inconscient, analogue à celle dont on voudrait déterminer la formation à l’étage du corps. L’efficacité symbolique consisterait précisément dans cette «propriété inductrice» que posséderaient, les unes par rapport aux autres, des structures formellement homologues pouvant s’édifier, avec des matériaux différents, aux différents étages du vivant: processus organiques, psychisme inconscient, pensée réfléchie. La métaphore poétique fournit un exemple familier de ce procédé inducteur; mais son usage courant ne lui permet pas de dépasser le psychique. Nous constatons ainsi la valeur de l’intuition de Rimbaud disant qu’elle peut aussi servir à changer le monde.»

 

La force illocutoire des énoncés performatifs
(art. de Fr. Chenet, p. 68)

La philosophie anglaise (Austin, Searle) et la théorie des actes de parole sont l’une des sources de l’anthropologie de l’énonciation (anthropology of performance) que nous pratiquons aujourd’hui.

A la suite de J. L. Austin (How to do Things with Words, Oxford, 1956), on appelle verbes performatifs les verbes dont l’énonciation revient à réaliser l’action qu’ils expriment et qui décrivent une certaine action du sujet parlant. Je dis, je promets, je jure sont des verbes performatifs parce que, en prononçant cette phrase, on fait l’action de dire, de promettre, de jurer.

Les unités de base de signification dans l’usage des langues naturelles sont des actes de discours du type appelé par J. L. Austin actes illocutoires tels que des assertions, questions, promesses, ordres, excuses et offres. La plupart des actes illocutoires sont de la forme F(P) où F est une force illocutoire et P un contenu propositionnel qui se formule comme un énoncé performatif.

On voit aisément, dans cet article de Fr. Chenet, comment on peut recourir avec fruit à ce vocabulaire, ne serait-ce que de façon métaphorique, pour décrire la force instauratrice d’une Parole rituelle. Fr. Chenet se sert de la théorie des actes de parole pour illustrer son propos, mais cependant il ne la reprend pas à son compte. Il souligne (p. 69) l’importance primordiale, dans cette approche telle qu’elle a été adoptée par les sociologues et les anthropologues, du caractère conventionnel de l’acte illocutoire. Il cite Bourdieu : «La croyance de tous, qui préside au rituel, est la condition de l’efficacité du rituel.» Mais Fr. Chenet récuse ici ce qu’il appelle (p. 70) «un sociologisme impénitent». Il est, quant à lui, philosophe et métaphysicien en consonance profonde avec l’hindouisme. D’où (p. 77) sa conclusion en faveur de l’existence d’une «efficacité réelle» des mantra et des yantra, et non pas seulement une efficacité psychologique ni symbolique. On observera (ibid.) la manière dont il s’inspire de la triade corps, parole, pensée pour forger l’idée de «la synergie de trois types d’efficacité solidaires», respectivement psychologique, symbolique et réelle.