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Unification de la langue standard et hétérophonie
Force centripète et force centrifuge (Bakhtine)

 

Les différents styles du discours dans un milieu social donné sont le produit d’une histoire sociale et culturelle, au cours de laquelle s’exercent tour à tour des forces centripètes, qui unifient la langue et la standardisent, et des forces centrifuges qui favorisent la Polyphonie ou plus exactement l’hétérophonie: la diversité des voix sur la scène langagière. Un texte de Bakhtine écrit en 1934-1935 et publié sous le titre Le discours dans le roman décrit cette dialectique historique des forces sociales s’exerçant sur le langage. Il a été traduit en français par Daria Olivier et publié dans Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, Paris : Gallimard, 1978, pp. 95 et suivantes.

(95) Les catégories stylistiques […] furent enfantées et constituées par les forces historiques réelles du devenir verbal et idéologique de certains groupes sociaux précis, elles ont été l’expression théorique de ces forces efficaces, créatrices de la vie du langage.

La catégorie du langage unique est l’expression théorique des processus historiques d’unification et de centralisation linguistique, des forces centripètes du langage. Le langage unique n’est pas «donné», mais, en somme, posé en principe et à tout moment de la vie du langage il s’oppose au plurilinguisme. Mais en même temps, il est réel en tant que force qui transcende ce plurilinguisme, qui lui oppose certaines barrières, qui garantit un certain maximum de compréhension mutuelle, et se cristallise dans l’unité réelle, encore que relative, du langage prédominant parlé (usuel) et du langage littéraire, «correct».

[Traduction par Tzetan Todorov de ce même paragraphe dans Mikhaïl Bakhtine. Le principe dialogique, p. 90: La catégorie de langue commune est l’expression théorique des processus historiques d’unification et de centralisation linguistique, l’expression des forces centripètes du langage. La langue commune n’est pas donnée mais, en fait, toujours ordonnée, et à tout instant de la vie du langage elle s’oppose à l’hétérologie réelle. Mais en même temps elle est parfaitement réelle en tant que force qui surmonte cette hétérologie, qui lui impose certaines limites, qui garantit un maximum de compréhension mutuelle et qui se cristallise dans l’unité réelle, quoique relative, de la langue parlée (quotidienne) et littéraire, de la langue «correcte».]

Un langage commun unique, c’est un système de normes linguistiques. Or, ces normes ne sont pas un impératif abstrait, mais les forces créatrices de la vie du langage. Elles transcendent le plurilinguisme, elles unifient et centralisent la pensée littéraire idéologique, elles créent, à l’intérieur d’une langue nationale multilingue, le noyau linguistique dur et résistant du langage littéraire officiellement reconnu, ou bien défendent ce langage déjà formé contre la poussée d’un plurilinguisme croissant.

Nous ne nous référons pas ici au minimum linguistique abstrait d’un langage commun dans le sens d’un système de formes élémentaires (de symboles linguistiques), assurant un minimum de compréhension dans la communication courante. Nous n’envisageons pas le langage comme un système de catégories grammaticales abstraites, mais comme un langage idéologiquement saturé, comme une conception du monde, voire comme une opinion concrète, comme ce qui garantit un maximum de compréhension mutuelle dans toutes les sphères de la vie idéologique. C’est pourquoi un langage unique représente les forces /96/ d’unification et de centralisation concrètes idéologiques et verbales, indissolublement liées aux processus de centralisation socio-politique et culturelle.

La poétique d’Aristote, celle de saint Augustin, la poétique ecclésiastique médiévale de «l’unique langage de la vérité», la poétique cartésienne du néo-classicisme, l’universalisme grammatical abstrait de Leibniz (son idée de la «grammaire universelle»), l’idéologisme concret de Humboldt, expriment, avec diverses nuances, les mêmes forces centripètes de la vie sociale, linguistique et idéologique, servent la seule et même tâche de centralisation et d’unification des langues européennes.

[Traduction Todorov, ibidem, p. 92: La poétique d’Aristote, celle d’Augustin, la poétique ecclésiastique médiévale du « langage commun de la vérité », la poétique cartésienne du néo-classicisme, l’universalisme grammatical abstrait de Leibniz (l’idée de la grammaire universelle), l’idéologisme concret de Humboldt — quelles que soient les nuances qui les séparent — expriment les mêmes forces centripètes de la vie sociolinguistique et idéologique, servent le même objectif de centralisation et d’unification des langues européennes.]

La victoire d’une seule langue prééminente ([la victoire d’un] dialecte) sur les autres, l’expulsion de certains langages, leur asservissement, l’enseignement par la « vraie parole », la participation des Barbares et des classes sociales inférieures au langage unique de la culture et de la vérité, la canonisation des systèmes idéologiques, la philologie, avec ses méthodes d’étude et d’enseignement de langues mortes (et, comme tout ce qui est mort, en fait, unifiées), la science des langues indo-européennes qui passe de la multitude des langues à une seule langue mère, tout cela a déterminé le contenu et la force de la catégorie du langage « un » dans la pensée linguistique et stylistique de même que son rôle créateur, stylisateur pour la majorité des genres poétiques, qui se sont constitués dans le courant de ces mêmes forces centripètes de la vie verbale et idéologique.

Le véritable milieu de l’énoncé, là où il vit et se forme, c’est le polylinguisme dialogisé, anonyme et social comme le langage, mais concret, mais saturé de contenu, et accentué comme un énoncé individuel.

Si les principales variantes des genres poétiques se développent dans le courant des forces centripètes, le roman et les genres littéraires en prose se sont constitués dans le courant des forces décentralisatrices et centrifuges.

[Todorov, p. 91 : Alors que les principales espèces des genres poétiques se développent dans le courant des forces centripètes unifiantes et centralisantes de la vie verbale et idéologique, le roman et les genres de la prose littéraire qui se rattachent à lui se sont formés historiquement dans le courant des forces centrifuges, décentralisantes.]

Pendant que la poésie résolvait, sur les sommets socio-idéologiques officiels, le problème de la centralisation culturelle, nationale, politique du monde verbal idéologique, — en bas, sur les tréteaux des baraques et des foires, résonnait le plurilinguisme du bouffon raillant tous les «langues» et dialectes, et se déroulait la littérature des fabliaux et des soties, des chansons des rues, des dictons et des anecdotes. Il n’y avait là aucun centre linguistique, mais on y jouait au jeu vivant des poètes, des savants, des moines, des chevaliers, tous les « langages » y étaient des masques, et aucun de leurs aspects n’était vrai et indiscutable.

Dans ces genres inférieurs, le plurilinguisme ne se présentait pas en tant que tel par rapport au langage littéraire reconnu /97/ (dans toutes les variantes des genres), mais était conçu comme son opposition. Il était, parodiquement et polémiquement, braqué contre les langages officiels de son temps.

Ce plurilinguisme dialogisé était ignoré par la philosophie du langage, la linguistique et la stylistique, nées et formées dans le courant des tendances centralisatrices de la vie du langage. La dialogisation ne pouvait leur être accessible, déterminée qu’elle était par le conflit des points de vue socio-linguistiques, non par celui (intralinguistique) des volontés individuelles ou des contradictions logiques. Du reste, même le dialogue intralinguistique (dramatique, rhétorique, scientifique et usuel) n’a guère été étudié linguistiquement et stylistiquement jusqu’à une époque récente. On peut même dire franchement que l’aspect dialogique du discours et tous les phénomènes qui lui sont liés, sont restés jusqu’à une époque récente, en dehors de l’horizon de la linguistique.

Pour mettre ce texte de Bakhtine en perspective par rapport à nous, on peut rapprocher différents articles publiés sur ce site et qui tournent autour des questions de Dialogue, de Registres de la langue et de Polyphonie en utilisant le moteur de recherche pour en faire l’inventaire, et en saisissant le nom même de «Bakhtine» dans le formulaire de recherche.