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Hain tenys: expérience de la poéticité des langues

 

Il n’est pas si facile de faire l’expérience des puissances expressives de la langue parlée dissimulée sous la langue ordinaire, car celle-ci est habituellement transparente à elle-même. Lorsque nous sommes entre proches, dans une conversation familière et spontanée, l’émotion affleure dans mes paroles et je parle effectivement cette langue de nos émotions qui dort sous la langue ordinaire. Mais je ne m’en aperçois pas, je coïncide avec moi-même. Je tombe dans l’illusion de la transparence. Lorsque je parle à un étranger qui apprend auprès de moi ma langue, j’emploie toujours la langue courante, je normalise mon expression; ce sont les mots les plus ordinaires, les mieux compris de tout le monde qui me viennent à la bouche, et je n’y mets aucune émotion. C’est que je simplifie par commodité, je m’adapte aux capacités d’écoute de l’étranger et c’est pourquoi je multiplie les formules toutes faites, les clichés.

Il faut donc aller loin pour éprouver le dépaysement nécessaire à la découverte de la langue poétique sous la langue ordinaire. Elle affleure lorsque nous sommes plongés dans un milieu sonore exotique, dans un milieu de sens exotique. Quand les sonorités autant que la signification des mots nous échappent. S’immerger dans une langue étrangère, c’est plonger dans le flux des images investies d’émotion. Toute langue étrangère nous surprend d’abord par son pittoresque et le voyageur fait ainsi l’expérience de la poéticité des langues.

C’est la découverte de Jean Paulhan dans les années 1908-1913. La découverte exotique des proverbes et des hain-tenys malgaches détermina pour toujours ses positions sur la place de la rhétorique dans la culture occidentale. Paulhan s’inscrivait dans une réflexion sur les pouvoirs du langage qui avait commencé avec Nietzsche, se poursuivrait chez Derrida et nous conduit aujourd’hui à reconnaître l’existence d’une poéticité foncière du langage que la Rhétorique classique ne fait qu’exploiter. Si vous adoptez le point de vue de Paulhan sur l’histoire de la Rhétorique, en effet, vous conviendrez que les rhétoriqueurs n’inventent rien d’autre que la rhétoricité naturelle de la langue et qu’ils ne sont, au fond, que des tâcherons. Ils essaient de maintenir cette transparence première des langues à elles-mêmes et à leurs voisines par les procédés de la rhétorique. Mais ces procédés existent déjà à l’état natif dans les mécanismes de la conversation. Voilà la découverte faite à Madagascar.

Après un échec à l’agrégation de philosophie en 1907, Paulhan (1884-1968) est nommé professeur de lettres au collège européen de Tananarive. Il y séjourne du 5 janvier 1908 au 3 novembre 1910 et il apprend le malgache, qu’il enseignera pendant quelques années à Paris à l’Ecole des Langues Orientales. A Madagascar il découvre la puissance expressive des proverbes. Dans la famille hova chez qui il demeurait, il fallait un proverbe pour conclure une dispute. L’énonciation du proverbe était longuement préparée par les paroles ordinaires qui précédaient, comme si à l’intérieur de la langue commune, perçant par instants à la surface dans la conversation, se révélait une seconde langue, à laquelle on attachait toute l’autorité de la parole. L’étranger était souvent tenté de s’en moquer. La langue des proverbes prête à rire «par une sorte de disproportion de ses mots, de sa construction, de son accent», avec ceux des phrases qui la précèdent dans la conversation (1). Mais la disproportion, le manque d’à-propos et l’obscurité du proverbe, qui surprenaient Paulhan, étaient attendus par l’auditoire indigène. On avait pour l’énoncé d’un proverbe des égards que l’on n’eût point eus pour d’autres phrases. On l’accueillait avec respect.

«Lorsque Rasoa commençait à parler en proverbes, j’avais le sentiment qu’elle allait nous annoncer quelque grave nouvelle, étrangère à notre conversation: un accident, une mort. Je n’ai jamais vu personne interrompre les proverbes, mais il semblait au contraire que chacun portât attention à les favoriser, à les faciliter, comme on est “de cœur” avec un acrobate qui accomplit un tour dangereux.» (2)

Paulhan fut initié à l’art des hain-tenys, des poèmes obscurs, énigmatiques, utilisés dans les discussions au cours desquelles on règle des conflits. Hain-teny signifie «paroles savantes» et si on sollicite un peu le sens: «paroles sages». Il fait part à ses proches d’une expérience ethnographique et d’une initiation: «Et puis vous allez être rudement fiers de moi, écrit-il à son père, je serai reçu dans un mois à l’Académie malgache. Et j’aurai dans le prochain numéro du bulletin un article sur de vieilles poésies malgaches que j’ai découvertes. C’est-à-dire que j’ai découvert le type qui les connaissait: c’est un vieil homme nommé Ramanampaka. Il paraît cent vingt ans et il est un peu fou.» (3) Mais ce n’était pas si simple. Il devait m’arriver souvent, écrira-t-il par la suite, d’aller interroger quelque vieillard malgache, renommé pour sa science: il me récitait quelques hain-tenys, puis s’arrêtait. Et l’on disait autour de nous: «Il ne peut pas continuer seul, il faudrait quelqu’un qui sût lui répondre.»

C’est qu’il est presque fallacieux de les définir comme des poésies et de les grouper par thèmes, parce qu’on en donne la fausse image d’une œuvre individuelle qui à chaque fois se suffirait à elle-même. Or on ne peut ni improviser, ni prononcer, ni réciter des hain-tenys, on les fait lutter, on les fait combattre au cours d’une dispute en échangeant des poésies articulées autour de proverbes. (4) Ce ne sont pas des œuvres individuelles mais «une préoccupation constante, et comme un milieu de sens» (5). L’improvisation alternée de poèmes qui s’entrechoquent produit un milieu sonore dans lequel les interlocuteurs sont immergés.

Un proverbe est une phrase idiomatique ou figée, c’est-à-dire une phrase dont on ne peut pas changer les mots et dont le sens global ne correspond pas au sens de ses différents composants. C’est ce que Paulhan traduit en disant que la phrase proverbiale est obscure et métaphorique. Elle fait référence à un état de choses général, habituel ou répétitif, et c’est seulement par allusion que le locuteur, en l’énonçant à haute voix, l’applique à des faits ou des individus particuliers. Si elle fait sens à l’oreille de ceux qui l’entendent énoncer, c’est que cette phrase idiomatique ou figée fait partie du répertoire qu’ils ont en commun. Un proverbe est en relation d’intertextualité avec toutes sortes de productions poétiques: les bouts rimés, les comptines, les fables et leur moralité, les refrains et même les slogans publicitaires. (6) Il y a des cas, dans toutes les langues, où la moralité d’une fable passe en proverbe — Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage — et tant que les enfants apprennent par cœur ces comptines, ces refrains et ces fables qui constituent le terreau de la langue, le proverbe leur reste associé dans la mémoire collective. Dans d’autres cas, divers proverbes et dictons en forme de refrains se répondent comme des variations sur un même thème : Une hirondelle ne fait pas le printemps vient, semble-t-il, de Une hirondelle, en ce temps / Ne fait pas le printemps qui était jadis en concurrence avec Le temps de Saint-Gontran / Voit l’hirondelle arrivant. La structure commune à toutes ces productions est de nature rythmique, métrique et poétique, nous le voyons déjà sur notre propre langue, mais un exemple malgache sera plus convaincant encore.

Une certaine couche des échanges langagiers à Madagascar, qui émerge à la surface de la langue ordinaire dans les moments privilégiés où les interlocuteurs changent de registre et commencent à échanger des hain-tenys, est faite de cette poésie douée d’efficacité, qui présente toujours deux faces, l’une claire et l’autre obscure. Une première analyse montre dans leur partie claire une description, dans leur partie obscure une métaphore en forme de proverbe. Le début du poème est l’annonce du proverbe qui lui succède et l’accomplit. Récitant et auditoire sont passés maîtres dans le dosage savant et froid de phrases anodines (la description) et de phrases douées de force (le proverbe).

Dans un poème que je choisis pour l’exemplarité de sa construction — une description que conclut un proverbe —, une femme donne son consentement. C’est d’un amour singulier que traitent les hain-tenys, un amour intellectuel et raisonneur, dit Paulhan, qui discute et cherche moins à émouvoir qu’à convaincre. Le jeune homme se présente à la porte de la hutte, il y propose un contrat (le mariage par achat de l’ethnologie exotique) et il reçoit des proches de la belle la confirmation qu’elle consent à leur union :

Dites-moi, seuil,
Dites-moi, porte,
La douce-à-acheter était-elle ici ?
Elle était ici hier.
Et quelles furent ses paroles ?
Elle a dit :
Ce n’est pas le feu qui fait la maison chaude,
C’est l’accord des amants.
(7)

Ce poème associe deux modalités qui ne vont pas l’une sans l’autre: d’une part la description des six premières lignes qui font le récit de la demande en mariage, et d’autre part l’acte de parole que pose le proverbe imprimé en italiques, qui est une réponse à cette demande et la formulation d’un consentement. Nous retrouverions dans d’autres cultures ces structures de rhétorique traditionnelle et en particulier le parallélisme, « Dis-moi seuil / Dis-moi porte », et la polarité entre description et acte de parole. Ce sont des structures de l’oralité peut-être universelles. Le poème surgit dans une situation langagière complexe qui réunit, pourrait-on dire, trois énonciateurs en une seule personne. Il y a le porte-parole de la sagesse populaire qui énonce le proverbe dans sa généralité, la chaleur du foyer, c’est l’accord des amants. Il y a l’auteur du récit qui applique ce principe dans des circonstances particulières, une demande en mariage, et fait intervenir le proverbe dans la description des faits sous la forme d’une citation au style direct. Il y a enfin le locuteur — l’individu concret que Jean Paulhan entendit un jour prononcer ce hain-teny — qui improvise, dans le cadre d’une conversation ou d’une joute poétique organisée a posteriori, et produit un poème dont la signification repose sur le lien d’intertextualité entre les phrases faibles du récit et la phrase forte du proverbe ; je veux dire que les deux parties du texte s’expliquent l’une par l’autre.

 

Notes

(1) J. Paulhan, L'expérience du proverbe, publication posthume dans ses Œuvres complètes, Paris, Cercle du Livre Précieux, 1966, tome III, p. 102.

(2) Ibidem.

(3) Lettre du 20 février 1910 à son père Frédéric Paulhan, publiée dans les Cahiers Jean Paulhan, n° 2: Jean Paulhan et Madagascar 1908-1910, Paris, Gallimard, 1982, p. 70.

(4) J. Paulhan, Les Hain-Tenys Mérinas, poésies populaires malgaches, Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1913; version très remaniée chez Gallimard, 1939; reprise sous le titre Les Hain-tenys dans J. Paulhan, Œuvres complètes, Paris, Cercle du Livre Précieux, 1966, tome II, pp. 67-124.

(5) J. Paulhan, Les Hain-tenys dans ses Œuvres complètes, tome II, p. 88.

(6) Comme l’a montré Jean-Claude Anscombre, «Parole proverbiale et structures métriques», dans Langages, n° 139, Septembre 2000, p. 20.

(7) J. Paulhan, Les Hain-tenys dans ses Œuvres complètes, tome II, p. 89.