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Le sens exact de la Polyphonie chez Bakhtine

C’est dans un texte écrit en 1934-1935 et qui fut publié sous le titre Le discours dans le roman, que Mikhaïl Bakhtine (1895-1975) précise sa vision des forces centripètes s’exerçant sur le langage et accroissant son hétérologie (raznorechie), la diversité des langues ou hétéroglossie (raznojazychie), et enfin, la multiplicité des voix individuelles, c’est-à-dire la polyphonie ou hétérophonie (raznogolosie). Hétérophonie est une traduction plus exacte que polyphonie, parce que l’accent porte non sur la pluralité mais sur la différence.

Analyse décisive de Tzvetan Todorov, dans Mikhaïl Bakhtine. Le principe dialogique, suivi de Ecrits du Cercle de Bakhtine, Paris, Seuil, 1981, pp. 88 et suivantes :

(88) «Si nous passons maintenant du modèle de l’énoncé particulier à l’ensemble des énoncés qui forment la vie verbale d’une communauté, un fait semble être, aux yeux de Bakhtine, plus frappant que tous: c’est l’existence de types d’énoncés, ou discours, en nombre assez élevé mais néanmoins limité. Il faut en effet se prémunir contre deux excès: ne reconnaître que la diversité des langues et ignorer celle des énoncés; imaginer que cette dernière variété est individuelle et donc illimitée. L’accent est d’ailleurs mis non sur la /89/pluralité, mais sur la différence (on n’a pas besoin de concevoir une unité de rang supérieur dont tous les discours seraient les variantes; on va ici à l’encontre de l’idée d’unification). Pour désigner cette diversité irréductible des types discursifs, Bakhtine introduit un néologisme, raznorechie, que je traduis (littéralement mais à l’aide d’une racine grecque) par hétérologie, terme qui vient s’insérer entre deux autres néologismes parallèles, raznojazychie, hétéroglossie, ou diversité des langues, et raznogolosie, hétérophonie, ou diversité des voix (individuelles).

Chaque énoncé, on s’en souvient, est orienté vers un horizon social, fait d’éléments sémantiques et évaluatifs; le nombre de ces horizons verbaux et idéologiques est élevé mais non illimité; et chaque énoncé relève nécessairement d’un ou de plusieurs types de discours déterminés par un horizon.

Dans la langue il ne reste aucun mot, aucune forme neutres, n’appartenant à personne: toute la langue s’avère être éparpillée, transpercée d’intentions, accentuée. Pour la conscience qui vit dans la langue, celle-ci n’est pas un système abstrait de formes normatives, mais une opinion hétérologique concrète sur le monde. Chaque mot sent la profession, le genre, le courant, le parti, l’œuvre particulière, l’homme particulier, la génération, l’âge, le jour et l’heure. Chaque mot sent le contexte et les contextes dans lesquels il a vécu sa vie sociale intense; tous les mots et toutes les formes sont habités par des intentions. Dans le mot, les harmoniques contextuelles sont inévitables. (Bakhtine, Le discours dans le roman, trad. Todorov ; cf. trad. Daria Olivier, Esthétique et théorie du roman, p. 114).

… … …

(90) L’hétérologie est en quelque sorte naturelle à la société, elle naît spontanément de la diversité sociale. Mais tout comme celle-ci est contrainte par les règles qu’impose l’Etat unique, la diversité des discours est combattue par l’aspiration, corrélative à tout pouvoir, d’instituer une langue (ou plutôt une parole) commune.

La catégorie de langue commune est l’expression théorique des processus historiques d’unification et de centralisation linguistique, l’expression des forces centripètes du langage. La langue commune n’est pas donnée mais, en fait, toujours /91/ordonnée, et à tout instant de la vie du langage elle s’oppose à l’hétérologie réelle. Mais en même temps elle est parfaitement réelle en tant que force qui surmonte cette hétérologie, qui lui impose certaines limites, qui garantit un maximum de compréhension mutuelle et qui se cristallise dans l’unité réelle, quoique relative, de la langue parlée (quotidienne) et littéraire, de la langue “correcte”. (Bakhtine, Le discours dans le roman, trad. Todorov ; cf. trad. Daria Olivier, Esthétique et théorie du roman, p. 95).

Comme on peut le voir, Bakhtine parlera aussi, à propos de la tendance à l’unification, de “force centripète”, et à propos de l’hétérologie, de “force centrifuge”. Les différents discours eux-mêmes favorisent, pour des raisons variables, l’une ou l’autre force. Le roman, par exemple (ce que Bakhtine appelle ainsi), renforce l’hétérologie, à la différence de la poésie; c’est que l’hétérologie est solidaire de la représentation du langage, trait constitutif du roman.»