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La variation des styles de parole en fonction du contexte social

 

La découverte du caractère systématique de la variation des styles de parole en fonction des caractéristiques sociales de la situation d’interaction langagière est l’œuvre de William Labov dans les années soixante-dix. Le style est alors défini comme le degré d’attention qu’un locuteur porte à sa propre production linguistique… Cette approche «variationniste» est bien connue, particulièrement à l’Ecole puisque Pierre Encrevé en est l’un des auteurs classiques. Je me limiterai donc à un tout petit secteur de ce vaste domaine, dans lequel le fil rouge est la référence à Mikhaïl Bakhtine.

Dans le livre de Penelope Eckert & John R. Rickford, Eds., Style and Sociolinguistic Variation, Cambridge, CUP, 2001, Bakhtine est cité trois fois:

— par Richard Bauman (voir sur ce site l'article intitulé Le concept de genre dans les arts de parole);
— par Allan Bell (pp. 143-144) qui s’est fait connaître en montrant que l’auditoire exerce une influence déterminante sur les choix et alternances stylistiques du locuteur (A. Bell, ‘Language style as audience design’, Language in Society 13-2 (1984): 145-204), ce qui montre que le style est par essence dialogique au sens bakhtinien;
— par Nikolas Coupland (Université de Cardiff, Pays de Gales) sur lequel je vais m’appuyer dans cet article.

C’est en 1980 — toujours le moment du tournant dialogique! — que N. Coupland propose une nouvelle approche de la variation stylistique (Style-shifting in a Cardiff work-setting, Language in Society 9-1 (1980) : 1-12). Il fait le point vingt ans après dans sa contribution au présent ouvrage: Nikolas Coupland, Language, situation, and the relational self: theorizing dialect-style in sociolinguistics, in Eckert and Rickford, Eds., Style and Sociolinguistic Variation, pp. 185-210.

Le texte de Bakhtine que cite Coupland et dont la traduction américaine date de 1981 est celui qu’on trouve en français dans Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman (Paris, Gallimard, 1978) sous le titre «Du discours romanesque». Spéc. p. 111:

«A cette stratification du langage en genres s’en mêle de surcroît une autre, tantôt coïncidant avec lui, tantôt s’en écartant, la stratification professionnelle du langage (au sens large): langage de l’avocat, du médecin, du commerçant, de l’homme politique, de l’instituteur, etc. [= sociolectes, on trouve plus loin «dialectes socio-professionnels»]. Ces langages ne se différencient pas, naturellement, par leur seul vocabulaire [= terminologies] ; ils impliquent des formes précises d’orientation intentionnelle, des formes d’interprétation et d’appréciation concrètes [= styles ou répertoires]

(112) «Ainsi, à tout moment de son existence historique, le langage est complètement plurilingue [hétéroglotte]: c’est la coexistence incarnée des contradictions socio-idéologiques entre présent et passé, entre différentes époques du passé, différents groupes socio-idéologiques du présent, entre courants, écoles, cercles, etc. Ces ‘parlers’ [sociolectes, répertoires] du plurilinguisme [hétéroglossie] s’entrecroisent de multiples façons, formant des ‘parlers’ neufs, socialement typiques [= variation stylistique]. »

(Commentaire de Coupland, p. 196:) «Individual stylistic /stai'listik/ configurations are seen as necessarily espousing ideologies and sociocultural positions that have implications for the identities of their proponents. For Bakhtin, styles are conflict-oriented in the ways that social discourses are for critical linguists. ‘Heteroglossia’ is the struggle—of people through language—to maintain, assume, or subvert positions and control. Developing this view, however, Bakhtin claims that styles are never internally uniform, since ‘the word in language is half someone’s else’ [Esth. et théor. du roman, p. 114: «Le mot du langage est un mot semi-étranger»; Esthétique de la création verbale, Paris, Gallimard, 1984, p. 331: «Le mot est interindividuel »].»

Soulignant que la perspective de Bakhtine reste centrée sur les textes (still text-focused), Coupland va transplanter Bakhtine en ethnographie et l’intégrer à une sociolinguistique variationniste, définissant le style comme expression concertée d’une personnalité (style as persona management).

(197) “Style, and in particular dialect style, can therefore be construed as a special case of the presentation of self, within particular relational contexts—articulating relational goals and identity goals.”

Dans cette perspective qui place la subjectivité sur le devant de la scène langagière, l'alternance codique est le phénomène central.

(200) The theoretical question… is where to locate a distinction between ‘responsive’ and ‘initiative’ style-shifting , and the similar distinction between ‘situational’ and ‘metaphorical’ code-switching (Blom & Gumperz 1972). The distinctions are useful in that they draw attention to degrees of predictibility within patterns of stylistic variation, since ‘responsive’ and ‘situational’ shifts are those in which output styles are likely to be adjudged ‘appropriate’ or unmarked according to community norms. However, we lose the value of a human motivational perspective if we explain these shifts as the use of styles which are (mysteriously) ‘conditioned by the situation.’ From a self-identity perspective, shifts that are ‘appropriate’ are nevertheless creative in the sense that speakers opt to operate communicatively within normative bounds. All dialect style usage is, to that extent, metaphorical and creative, but we sometimes opt to invoke personas whose metaphorical associations are predictable and so ‘appropriate’ to particular social circumstances.