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Recette du hérisson à «l'aillé»
Dans ma langue maternelle j’exprime mes émotions. Dans le feu de la parole, c’est une création du moment, je ris, je pleure, je m’exclame, je me lamente, je jure, je prie. Et pour ce faire je trouve des moyens d’expression tout prêts dans le système organisé de la langue; pour exprimer ce que je ressens je joue, avec plus ou moins de virtuosité, sur différents registres de la langue en variant le vocabulaire (les images), la syntaxe (les rythmes) et même l’orthographe (lorsque j’en viens à l’écriture). Si spontanée soit-elle, l’expression de ce qui me tient à cœur se coule dans le moule de la langue et pour en faire goûter les nuances à mes amis, à mon public, je dois la travailler et la maîtriser. Cette langue d'expression de mes émotions est une langue qui tend à se faire parole, expression spontanée de mes émotions, mais dans laquelle j’exploite la poéticité de la langue, les figures et les tournures de style qui sont à ma disposition dans le système organisé de la langue. Au début des années 1990, des adolescents manouches de la région de Pau ont recueilli des recettes de cuisine typiques auprès de leurs aînés et les ont publiées dans Latcho Rhaben. Cuisine tsigane, Textes des Tsiganes de l’agglomération paloise. Les problèmes posés par la transcription des bandes enregistrées les ont passionnés: comment garder la saveur du parler manouche en l’écrivant? Reproduire toutes les hésitations de l’enregistrement fait perdre le sentiment de la vie; passer à un style élevé enlève à la parole ce qu’elle a de spécifique: il faut trouver une écriture qui sonne comme l’oral. L’oral est dans l’écrit, l’oral devient de l’écrit. Latcho Rhaben. Cuisine tsigane. Textes des Tsiganes de l’agglomération paloise, Sous la direction de Jean-Luc Poueyto [le formateur qui avait pris l’initiative de ce projet éducatif], Serres-Castet, Editions de Faucompret, 1994, p. 44; cité par Patrick Williams, «L’écriture entre l’oral et l’écrit. Six scènes de la vie tsigane en France», dans Par écrit. Ethnologie des écritures quotidiennes, Sous la direction de Daniel Fabre, Paris, MSH, 1997, p. 68:
AUTRE RECETTE DU HÉRISSON À «L’AILLÉ»
Soulignons l’importance des indexicaux dans la dernière phrase, pronoms, adverbes de temps et lieu, temps du verbe, l’emploi d’un présent du récit — un présent de l’émotion — qui est ici mis pour un futur: Alors là, tu te lèches les doigts! Chaque groupe familial est extrêmement attaché aux plus fines particularités qui caractérisent son parler. Les communautés manouches sont dispersées et mobiles et la distance favorise l’éclosion de petites différences dialectales qui tiennent au lexique, aux tournures syntaxiques, à la prononciation. Or la communauté de parole est basée sur une connivence qu’on définit par «la justesse». Comment l’écrit peut-il rendre compte de la justesse dans les paroles? Au prix d’un certain travail, l’écrit peut passer pour de l’oral. Dans les textes des recettes que présente Latcho Rhaben, on a gommé les hésitations, les bafouillages de la vive voix et l’on a aussi censuré des termes vernaculaires incongrus. Conserver tout ce pittoresque aurait donné une image trop exotique des Manouches, et des textes peu compréhensibles pour le public. Cela supposait que les adolescents sachent faire le partage, dans les paroles enregistrées, entre ce qui pouvait donner une image fidèle et ce qui entraînait vers la caricature. L’infidélité à la lettre du discours des aînés était nécessaire pour faire entendre le ton «juste» de la conversation entre Manouches.
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