- Viva Voce
- Scénographies
- Enonciation
- Conversation
- Performance
- Relativisme
- Iconicité
- Chant
Charles Bally,
Leçon d’ouverture du cours de linguistique générale (1913),
recueillie dans Le Langage et la vie (Genève, Droz, 1952), p. 158
«Il y a toujours lutte entre la parole des individus et la langue organisée, parce que cette langue ne les satisfait jamais complètement. La langue organisée, normale, intellectuelle répond aux besoins de la communication et de la compréhension des idées; la parole, au contraire, est au service de la vie réelle, et ce qu’elle veut exprimer, c’est le sentiment, la volonté, l’action; voilà pourquoi les créations de la parole sont essentiellement affectives et subjectives. La question est maintenant de savoir si ces créations n’ont pas de lendemain et ne peuvent pénétrer dans la langue: tout nous donne à penser qu’il en est autrement.
L’action incessante des sujets parlants peut être comparée à un siège en règle que la parole fait subir à la langue, — j’entends: la langue normale, la langue intellectuelle. La parole livre des assauts ininterrompues à la forte citadelle où se cantonnent le vocabulaire usuel et la grammaire «logique». J’ajoute immédiatement: ces assauts sont partiellement victorieux, et toujours quelques soldats de l’armée de la parole finissent par entrer dans la place. Ce sont surtout les créations affectives qui y pénètrent et qui y demeurent; ce sont elles qui, par leur fusion avec la langue normale, forment ce composé particulier qu’on nomme la langue parlée.
Ecoutez n’importe qui dans la vie réelle : la langue qu’on parle regorge d’éléments non intellectuels; mais elle n’est pas, dans chaque cas, une création du moment, une improvisation; celui qui parle pour exprimer une émotion, pour prier, pour ordonner, n’a presque jamais besoin d’inventer pour être expressif: il trouve des moyens d’expression tout prêts dans la langue parlée (1), ce sont même les premiers qui lui viennent à l’esprit.
Ainsi c’est bien de la langue et non de la parole; pourtant c’est une langue qui donne à chaque individu l’illusion qu’il parle d’une façon personnelle (2).
La langue affective m’apparaît donc dans le globe de la langue tout entière, comme une zone périphérique qui enveloppe la langue normale; elle participe de son caractère social, puisque tous les individus s’accordent sur les valeurs qu’elle contient (3); ce caractère la distingue nettement de la parole, avec laquelle elle a une affinité indéniable, à cause de son adaptation plus immédiate aux besoins de la vie.
En somme, je reste fidèle à la distinction saussurienne entre la langue et la parole, mais j’annexe au domaine de la langue une province qu’on a beaucoup de peine à lui attribuer: la langue parlée envisagée dans son contenu affectif et subjectif (4). Elle réclame une étude spéciale: c’est cette étude que j’appelle la stylistique.»
(1) Par exemple : les déictiques, la modalisation et le discours rapporté. Cette liste n’est pas exhaustive.
(2) Une langue qui tend à se faire passer pour de la parole.
(3) La connivence entre les interlocuteurs qui cimente une « communauté de parole », simple ensemble de pratiques interactionnelles qui ne sont pas encore sous-tendues par une idéologie linguistique, se transforme en une allégeance lorsque les interlocuteurs s’accordent sur les valeurs d’une langue normale ; ils instituent alors une « communauté de langue » qui n’est plus simplement un ensemble de pratiques interactionnelles mais une institution sociale.
(4) La langue parlée envisagée dans son indexicalité.