bandeau

Viva Voce  |   anthropologielinguistique.fr  |   Commediante  |   Recherche

Style indirect libre

 

Documents ou textes à l'appui et pages web à lire avec celle-ci:

Phrases sans paroles, ou l'occultation de la voix

Deux traits définitionnels:

  • Le style indirect libre est l’instrument linguistique privilégié de l’expression d’un point de vue subjectif sur ce dont on parle;
  • ce style est impossible à utiliser dans le dialogue purement oral (la pure conversation), il ne peut être mis en œuvre que dans un récit. Le style indirect libre n’existe pas dans la conversation.

 

1 / Il y a des phrases dont l’existence est impossible dans la conversation

1. Style ou discours direct : « Tu me dis : “Je suis d’accord, tu as raison”. »
2. Style ou discours indirect : « Tu me dis que tu es d’accord et que j’ai raison. »

Point commun entre style direct et style indirect, les paroles rapportées au style direct comme au style indirect respectent toujours la règle suivante. A l’ensemble que constituent la phrase principale et la proposition subordonnée (s. indirect) ou la phrase enchâssée (s. direct) correspond, malgré l’interversion des pronoms personnels, un seul et même référent pour l’énonciateur et un seul et même référent pour le destinataire. Cette règle attribue l’expressivité des phrases du discours rapporté (sa force indexicale) à celui des deux qui dit je, c’est-à-dire au référent de la première personne, à savoir l’énonciateur qui rapporte les paroles d’autrui pour le discours indirect, — et pour le discours direct le locuteur dont les paroles sont rapportées.

Vous voyez l'importance des «positions» au sens de Goffman pour cette analyse.

Par contre, il y a une différence très importante entre ces deux types de discours rapporté. Dans la langue parlée, et donc dans la phrase enchâssée au style direct, la fonction indexicale du langage (expression de soi) joue en même temps que s’établit une communication entre les interlocuteurs. En revanche, la pensée telle qu’elle est rapportée dans les propositions subordonnées du discours indirect «est toujours réduite à son contenu: non seulement elle n’est pas communication, mais elle n’est pas non plus expression» (Banfield, 112). Le langage est donc réduit à sa fonction référentielle (énoncé d’un contenu).

Il y a un véritable rapport de forces d'ordre politique et culturel entre l'idéologie linguistique de la référentialité et celle de l'indexicalité, qui s'emparent respectivement des sphères de la vie sociale où dominent respectivement le rapport administratif (les pensées rapportées sont des faits) et la scène de théâtre (les esprits s'échauffent).

 

2 / Ce n’est qu’avec le style narratif qu’apparaît le style indirect libre

C’est une forme spécifiquement littéraire de représentation des paroles et des pensées et d’expression d’un point de vue subjectif — retour en force de la fonction indexicale — qui n’est pas nécessairement celui de l’énonciateur.

«Les paroles et pensées représentées ont la propriété de permettre d’attribuer l’expressivité au référent d’un pronom de troisième personne, d’où ce que la critique littéraire appelle le “point de vue de la troisième personne”… Dans la parole ordinaire, le point de vue est toujours celui de l’énonciateur, et sa présence n’a donc pas besoin d’être marquée. Mais il n’en va pas de même dans les textes littéraires, où le fait marquant est que le point de vue peut être attribué à quelqu’un d’autre que la première personne» (Banfield, 149).

Elargissons l'emploi du concept de point de vue forgé par les théoriciens de la littérature. Il sera très proche du concept de «position» ou prise de position selon Goffman et ce sera clairement un concept de sociologie. Le point de vue doit être contextualisé et délimité par des institutions, des pratiques et leur inscription dans l'espace (géographie) et dans le temps (histoire). Mais n'en retenons, inversement, que la structure strictement linguistique.

C’est une sorte de code-switching ou d’alternance stylistique que cette inclusion dans un récit de paroles ou pensées représentées. Différents indices marquent cet embrayage du récit sur des phrases en style indirect libre.

Exemples pris chez Ann Banfield. Le déictique (maintenant) et l’expression ce monstre de femme exprimant le point de vue de Connie dans: «La nouvelle atteignit Connie dans son état de semi-béatitude et la contraria au point de l’exaspérer. Il fallait qu’elle soit importunée par ce monstre de femme maintenant!» (Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley; cité Banfield, 150). Ou bien le passage de l’aoriste (ou passé simple) à l’imparfait: «Emma mit un châle sur ses épaules, ouvrit la fenêtre et s’accouda. La nuit était noire. Quelques gouttes de pluie tombaient… » (Flaubert, Madame Bovary; Banfield, 171). Le passé simple ne se rencontre jamais au style indirect libre ; en revanche, l’imparfait est le seul temps du passé qui puisse être contemporain de maintenant. La transposition d’un aoriste à l’imparfait marque donc un changement de point de vue et un embrayage sur des paroles ou des pensées représentées au style indirect libre.

Les paroles et les pensées représentées ou encore les énoncés à l’aoriste du français sont des formes qui n’apparaissent jamais à l’oral. Ce sont deux types de phrases — la phrase du récit proprement dit («Emma mit un châle») et la phrase représentant la conscience («La nuit était noire») — qui ne correspondent pas à des faits de la langue parlée.

Encore une fois, efforçons-nous de quitter le champ littéraire pour formuler la problématique dans ses dimensions linguistiques et sociologiques. Imaginons le cadre sociologique dans lequel est énoncé le récit suivant et nous devons au minimum cliver ce cadre de l'action entre un espace public (la lettre recommandée) et un espace privé (où l'on musarde en donnant libre cours à l'expressivité):

Alain se rendit à la poste centrale pour envoyer la lettre recommandée. C'était une journée printanière; on entendait les oiseaux chanter. [Ou des millions d'autres phrases de ce genre qui se disent tous les jours.]

Je ne crois pas fausser le processus linguistique que je décris en assimilant les phrases à l'imparfait qui «représentent la conscience», comme dit Ann Banfield, au style indirect libre. Certes le point de vue qui est ainsi «rapporté» dans le cours du récit n'a sans doute jamais été énoncé dans une conversation réelle, mais en quoi son existence virtuelle fait-elle difficulté? La ligne de démarcation qui compte vraiment n'est pas la frontière imaginaire que nous tracerions entre le réel et le virtuel, mais la frontière impérative et souvent brutale entre le public (référentiel) et le privé (indexical).

 

3 / La représentation des pensées dans l'énoncé est une invention récente et européenne

La plupart des commentateurs sont d’accord pour considérer que les premiers exemples attestés de paroles et pensées représentées sous leur forme complètement développée se trouvent, pour le français, chez La Fontaine (1621-1695) dans ses Fables, et pour l’anglais chez Jane Austen (1775-1817). Même si on peut en repérer l’apparition chez tel ou tel auteur européen dès la Renaissance (par exemple chez Cervantès, 1547-1616), jusqu’à Flaubert aucun auteur ne semble s’en être servi avec une conscience claire de son identité stylistique et de sa signification. C’est chez Goethe (1749-1832) et chez Jane Austen que ce style fait sa première apparition comme trait stylistique dominant tout au long d’un roman. En russe, l’une des premières apparitions du style indirect libre se trouve dans les romans de Pouchkine (1799-1837).

Les deux types de phrases qui constituent le style narratif — à savoir: 1°) la phrase du récit proprement dit utilisant le passé simple (l’aoriste) pour raconter l’histoire, et 2°) la phrase qui représente la conscience au style indirect libre — font leur apparition à un moment donné de l’histoire littéraire en Europe comme nouvelles formes linguistiques spécifiques en rapport avec le triomphe du roman comme genre littéraire. Au milieu du 19ème siècle, la forme s’est étendue à toute la fiction romanesque en Europe.

Comment expliquer l’émergence de ces formes linguistiques de nature différente des formes de la langue parlée?

«Une position couramment admise est celle qu’exprime Thibaudet pour expliquer l’apparition des paroles et des pensées représentées: “un style écrit ne se renouvelle […] que par un contact à la fois étroit et original avec la parole” (1935, p. 249). Pour lui, la parole est donc le lieu naturel des changements linguistiques, l’écrit se bornant à la conservation de formes obsolètes: toutes les formes susceptibles d’être engendrées par la grammaire synchronique apparaissent d’abord dans la langue parlée.

Mais cette position laisse précisément de côté le cas des formes qui n’apparaissent jamais à l’oral, en particulier les paroles et les pensées représentées, ou encore les énoncés à l’aoriste du français. /334/ Le seul recours d’une théorie qui veut donner la priorité absolue à la langue parlée est de considérer qu’une forme qui apparaît d’abord dans des contextes littéraires n’est qu’une distorsion artificielle imaginée par un écrivain isolé et que sa diffusion ultérieure chez d’autres auteurs et même dans d’autres langues s’explique par l’imitation ou l’emprunt» (Banfield, 333).

Transposons cette théorie, qui veut donner la priorité absolue à la langue parlée, à l’époque actuelle en sociolinguistique et dans les discussions de politique linguistique en Europe. Idéologie dominante: priorité à la langue parlée. Corollaire de ce présupposé: la question des paroles et pensées représentées (autrement dit, le style indirect libre) ne relève pas de la sociolinguistique ni de la planification des langues en Europe, c’est une question littéraire qui relève de la création artistique. On présuppose alors, en effet, que la représentation des paroles et des pensées — bref, l’expression de la subjectivité dans le discours — relève de la virtuosité d’un écrivain qui fait subir des distorsions artificielles à la langue ordinaire, et l’on en conclut, dans les instances officielles gérant les circuits de financement communautaires, que la traduction littéraire, un travail de traduction des petites langues dans les langues-relais qui donnerait toute leur importance aux procédés de langage comme le style indirect libre, est un luxe que la puissance publique ne peut pas financer et qui relève de la vie privée des gens. Réciproquemment, dans les médias et les arts vivants, ce qui est refoulé sur la scène politique est exalté dans le terrorisme du dialogue.

 

(Les références ont pour source)

Ann Banfield, Phrases sans parole. Théorie du récit et du style indirect libre [1982], Paris, Seuil, 1995.
Albert Thibaudet, Gustave Flaubert, Paris, Gallimard, 1935.