- Viva Voce
- Enonciation
- Conversation
- Performance
- Langue maternelle
- Iconicité
- Son de voix
Historiquement et dans le cadre d'une société et d'une époque données, notre rapport à la vive voix et le partage que nous effectuons spontanément entre la musique (la voix qui chante) et le langage (la voix qui parle) sont déterminés par la conception que nous avons du corps humain et la façon que nous avons d'habiter notre corps, c'est-à-dire la sensibilité collective spécifique de cette société et de cette époque.
«Au moment qu'elle l'énonce, la voix transmue en «icône» le signe symbolique délivré par le langage: elle tend à le dépouiller, ce signe, de ce qu'il comporte d'arbitraire; elle le motive de la présence de ce corps dont elle émane; ou bien, par un effet contraire mais analogue, avec duplicité elle détourne du corps réel l'attention, dissimule sa propre organicité sous la fiction du masque, sous la mimique de l'acteur à qui pour une heure elle prête vie. A l'étalement prosodique, à la temporalité du langage la voix impose ainsi, jusqu'à les gommer, son épaisseur et la verticalité de son espace.
C'est pourquoi je préfère, au mot d'oralité, celui de vocalité. La vocalité, c'est l'historicité d'une voix. Une longue tradition de pensée, il est vrai, considère et valorise la voix en tant qu'elle porte le langage, qu'en elle et par elle s'articulent les sonorités signifiantes. Pourtant, ce qui doit nous retenir davantage, c'est la fonction large de la voix — dont la parole constitue la manifestation la plus évidente, mais ni la seule ni la plus vitale: je veux dire l'exercice de sa puissance physiologique, sa capacité de produire la phonie et d'en organiser la substance. Cette phonê ne tient pas au sens de manière immédiate: elle ne fait que lui procurer son lieu. Ce qui se propose ainsi à l'attention, c'est l'aspect corporel des textes médiévaux, leur mode d'existence en tant qu'objets de perception sensorielle.»
Paul Zumthor, La Lettre et la voix. De la «littérature» médiévale, Paris, Seuil, 1985, p. 21.
Danièle Cohen-Levinas a plagié ce texte de Zumthor sans mentionner son nom, dans un article consacré à La Haine de la musique de Pascal Quignard, article intitulé «Les icônes de la voix» et publié dans Pascal Quignard, figures d'un lettré, Sous la direction de Philippe Bonnefis et Dolorès Lyotard, Paris, Galilée, 2005, p. 186:
«Ce qui retient notre attention, c'est le spectre large de la voix dont la parole ne constitue qu'une région, ni la seule, ni la plus essentielle. La phonê organise autant l'écriture que la substance physiologique du son vocal. C'est pourquoi certains textes anciens, en particulier grecs et médiévaux, conservent une proximité étroite avec le corps. Leurs modes d'existence et de transmission sont liés au fait qu'ils sont pensés en tant que phénomènes de perception sensorielle. […]
Dans La Haine de la musique, Pascal Quignard précise que la lingua «ne prolonge pas à proprement parler ce qui est. Elle extériorise. Elle introduit du hors dans une plénitude. Introduire du retard dans l'immédiat: c'est la musique (ou la mémoire) et c'est pourquoi mnèmosynè et musica sont les mêmes» (p. 32-33). La lingua apparaît comme une intruse et la musique lui retourne une fonction diachronique au cœur de la temporalité du récit. […] Pascal Quignard entend dans l'énigme de la musique une figure temporelle ouverte qui toujours advient là où la langue retient. La musique est «déchirante» [Haine de la musique, p. 27] parce qu'elle multiplie les énigmes syntaxiques. Le «retard dans l'immédiat» ressemble étrangement à cette phonê qui ne tient pas au sens de manière immédiate, mais qui ne fait que lui indiquer son lieu.»
Nous avons perdu cette corporéité de la voix
«La voix médiévale n'est pas la nôtre, du moins rien ne nous assure que, dans son enracinement psychique ni son déploiement corporel, elle lui soit identique; le monde s'est désintégré, où elle résonna et où elle engendra — tel est le seul point certain — la dimension d'une parole.» Zumthor, La Lettre et la voix, p. 22.
«Entre le début du XIIe et le milieu du XVe siècle, partout en Occident s'est produit, à des degrés certes divers, une mutation profonde liée à la généralisation de l'écriture dans les administrations publiques, qui a conduit à rationaliser et à systématiser l'usage de la mémoire. D'où une, extrêmement lente et dissimulée, dévaluation de la parole vive.» Zumthor, La Lettre et la voix, p. 29.