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La Parole et le Chant, structure et histoire Journée doctorale du 30 novembre 2006
(Lien de cet exposé avec le thème de “l'idéologie linguistique”) C'est dans ma référence à l'histoire que se glisse la problématique des idéologies linguistiques. J'esquisserai en effet l'histoire de la succession des idées collectives (ou des croyances) sur le rapport parler–chanter en Europe depuis l'époque de Cervantès jusqu'à aujourd'hui (on trouvera une première approche de cette histoire sur le site Commediante). J'avais abordé l'an dernier la dialectique du Parler—Chanter en liant le dossier Cervantès au dossier Dante (les chansons dans le Convivio). Car il me paraît évident que nous sommes aujourd'hui, comme au temps de Dante puis de Cervantès, dans une civilisation de la voix parlée-chantée. Mon idée, c’est que cette civilisation de la voix, qui était contemporaine, en Europe, de la naissance de la chanson (au tournant du 14e s.) puis de l’Opéra (au tournant du 17e s.) comme vocalité seconde, ou de leur émergence comme genres musicaux d’importance majeure dans la culture européenne, — cette civilisation de la voix parlée-chantée disparut ensuite, occultée de la fin du 17e au début du 20e siècle par les canons de la bonne société classique et romantique, et qu’elle renaît aujourd’hui, réhabilitée par les nouvelles technologies et par notre engouement pour la vive voix et le culte que nous rendons à l’originalité, l’unicité, l’authenticité (fantasmées) du timbre de voix de chaque individu. C'est une réflexion “structurale” sur l'articulation entre le mode parler, le mode psalmodier et le mode chanter de la voix humaine, que je poursuis sur différents exemples de performances, comme l'Opéra et la chanson. Pour la simplicité et la brièveté du propos dans cette petite demi-heure d'exposé, je me limiterai ici à la chanson (de variétés). Mais cette réflexion s'inscrit dans le cadre d'une immense contradiction historique, en Europe à l'époque moderne, entre deux idéologies linguistiques. C'est d'un côté l'idéologie de la fusion parler–chanter en 1600, lorsque les humanistes florentins inventent l'Opéra en croyant faire renaître le théâtre antique où, selon eux, le recitar cantanto opérait une fusion miraculeuse entre le sensible et l'intelligible (entre le son et le sens). C'est d'un autre côté l'avènement au 17e siècle de la culture lettrée où triomphent l'écriture et le visuel. Ces deux idéologies concurrentes composent l'horizon indépassable de notre vision du monde et de notre vie quotidienne aujourd'hui, et il me semble que nous basculons alternativement vers l'une et vers l'autre suivant notre rapport personnel à la vive voix. Par delà l'histoire, qui est une succession d'idéologies, je m'intéresse à la structure.
1 / La chanson entre paroles et musique Deux idéologies hostiles au parler-chanter viennent se greffer sur l'histoire, en Europe, du genre musical mineur de la chanson, genre explicitement constitué comme tel dont l'une des origines possibles se trouve dans le Convivio de Dante à l'orée du Trecento (voir dans la base de données Commediante). Je vais être bref jusqu'à la limite de l'approximatif en formulant ces deux préjugés implicites dans notre culture: 1°) La chanson n'est pas la mélodie. Jamin et Séité, dans “Anthropologie d'un tube des Années folles”, cherchent à définir ce qu'il y a de mineur, futile ou frivole dans la chanson de variétés ou les “musiques légères” dans l'esprit de ceux qui les jugent ainsi:
Dans cette perspective (idéologie linguistique), par rapport à la chanson (de variétés) qui est superficielle, la mélodie (classique) est complexe et intellectuelle. 2°) Ce qui compte, ce sont les paroles. Autre élément de l'idéologie courante, la surestimation du poids des paroles, alors que…
Dans cette perspective, le rapport de domination entre Parole et Chant s'inverse suivant qu'on définit une production vocale comme une “chanson” ou comme une “mélodie”.
2 / Les deux modes de la performance selon Zumthor: le dit et le chanté Une participante à notre Journée doctorale a très justement fait remarquer qu'en substituant “le Dit” à “le parlé” dans le texte cité ci-dessous, Paul Zumthor faisait implicitement référence à un genre littéraire et musical constitué comme tel au Moyen Age. Cela me convient et me conforte dans ma démarche qui est de me servir de l'histoire pour appréhender la structure:
Lorsque Zumthor veut préciser la distinction parler—chanter dans son rapport au contexte d'énonciation et au format de production de la voix, la distinction entre parler et chanter se calque sur la distinction entre la psychomotricité du locuteur (sa présence physique) et les circonstances de l'énonciation:
[Les talking blues]
Entre “musique” et “texte poétique” «une gradation idéale semble se dessiner»
Ce sont les idéologies qui déterminent l'aptitude des exécutants comme de leurs auditeurs à déterminer ce qui est musique et ce qui est langage (poésie). “On proteste s'il manque une syllabe, mais on laisse passer une fausse note”, ou vice versa. Non pas deux mais trois modalités de la voix: parler, psalmodier, chanter La distinction classique depuis l'Antiquité n'est pas une polarité chant–parole, mais une triade:
Texte passionnant de Lieven Tack, qui enseigne la littérature française à Louvain, sur “l'entre-deux de la voix”: lecture des textes de Schoenberg sur la Sprechstimme, une forme spécifique de récitation à mi-chemin entre le parlé et le chanté. Dans la Sprechstimme se recoupent deux tensions: d'une part celle entre la parole articulée et les cris, soupirs, etc., qui scandent de marques corporelles et émotives le discours organisé du langage: d'autre part, celle entre la voix-parole et la voix-chant. Imbrication de tensions où la musicalisation greffe sur la voix-parole une grille technique fondée sur l'articulation des hauteurs et des durées, des timbres des instruments et des voix-types (soprano, alto, etc.). Quatre registres s'entrecroisent: le langage (l'effet de sémantisation), la parole proférée (l'effet de corporéité, de communication intersubjective), le chant (l'artificialisation de la parole par une voix-instrument “technique”), l'impératif de l'écriture (tant des mots du texte que de la notation musicale comme texte muet demandant à être vocalisé (Tack, 113).
3 / Le processus clé: l'artificialisation de la voix, et son histoire Cette artificialisation (avant même que n'apparaissent les machines vocales) s'est opérée en deux temps, dont le premier, dans notre culture européenne, est celui de l'invention de l'Opéra. Là encore, brièvement et de façon trop approximative pour être satisfaisante. 1°) L'artificialité que la vocalise inflige au langage; l'art de faire des vocalises, et l'invention de l'Aria. 2°) Le développement du Récitatif, de plus en plus sophistiqué, jusqu'au parler–chanter de Schoenberg. Essence de la musique selon Schoenberg: sa relation au secret. «La musique dit toujours plus que les mots.» Ce rapport de la musique au secret, dit Tack (p. 121), semble relever d'une visée davantage déictique que référentielle. La médiation par la voie esthétique doit pour Schoenberg être minimalisée, déchargée du trop plein de la conventionnalité, pour se réduire à une artificialisation lacunaire telle que la fabrication incomplète de la Sprechstimme. Ambivalence de Schoenberg vis-à-vis de la sémantisation: le sens des paroles fait écran à l'émergence de la musicalité, et en même temps il structure et solidifie le mixte parler–chanter. Exactement la même ambivalence dans les Mantras. Les participants à la Journée m'ont fait justement remarquer qu'il fallait replacer Schoenberg dans son époque et lier ce retour de “l'entre-deux de la voix”, entre-deux du parler—chanter, à la remise en question de la Mélodie et à la naissance de la musique atonale. 3°) La toute-puissance aujourd'hui des machines vocales et des voix synthétiques. Le triomphe contemporain des voix artificielles achève l'histoire qui conduit au retour du culte de la vive voix., s'attachant aux vocalités au second degré. La littérature orale (celle qu’étudient les folkloristes et les ethnologues et qui est antérieure à l’avènement de «la littérature» proprement dite) était déjà une vocalité au second degré puisqu’elle était créée dans des situations de performance (les spectacles de rue, la chanson et la récitation à haute voix) et qu’elle produisait donc des textes de même nature que de la musique dans le contexte d’une expérience vécue (corporelle, sensorielle et motrice) et non pas sur une feuille de papier. Les nouveaux supports électroniques de la création dans les arts vivants, quant à eux, combinent les avantages traditionnels du face-à-face de la conversation avec les nouvelles possibilités d’enregistrement, de reproduction et de fabrication de la voix — une vocalité seconde — pour créer des formes linguistiques-et-musicales plus sophistiquées qu’autrefois. • Langue et musique. Parler et chanter. Lorsque Cervantès assouplissait la langue castillane en diversifiant les dialectes et les registres, déjà il s’intéressait à la musique comme lieu et matériau de cette diversification. Sa problématique est déjà celle d’une vocalité littérairement construite, une littérature non pas orale (puisqu’elle est écrite) mais vocale (puisqu’elle chante): il s’agit de jouer systématiquement sur le rapport entre texte et mélodie, entre récitatif et musique. Sa méthode d’écriture narrative, comme le démontre l’équipe réunie par Jordi Savall (cf. bibliographie), était bien d’associer, au moins par allusions, les textes qu’il composait à des mélodies connues de ses lecteurs. Or cette méthode, c’est déjà artificialiser la voix et valoriser les arts vivants par rapport à la littérature stricto sensu, c’est-à-dire une bibliothèque de textes classiques qui illustraient les règles du bien parler. Après une parenthèse qui est celle du Classicisme et du Romantisme qui portent au pinacle les canons de la belle voix et les langues normalisées de l'Europe triomphante, nous retrouvons aujourd’hui, au 21e siècle, cette problématique de 1600.
Bibliographie [Cervantès,] Don Quijote de la Mancha [1605], de Miguel de Cervantes (1547-1616). Romances y Musicas: idée originale et sélection de Textes et Musiques de Jordi Savall. La Capella Reial de Catalunya, dir. Jordi Savall. 2CDs (Alia Vox AVSA9843 A+B). Jean Jamin et Yannick Séité, “Anthropologie d'un tube des Années folles. De jazz en littérature”, Gradhiva, 2006, n° 4 n. s., pp. 5–33. Lieven Tack, “L'entre-deux de la voix. Questions à propos de la Sprechstimme dans Pierrot lunaire de Schoenberg”, S. Badir et H. Parret (Sous la dir. de), Puissances de la voix. Corps sentant, corde sensible, Limoges, Presses Universitaires de Limoges, 2001, pp. 111-126. Paul Zumthor, Introduction à la poésie orale, Paris, Seuil, 1983.
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