(Quatre séminaires sur la Contre-Culture)
Prendre la route. Scénographie d'une décision existentielle
On the Road (1957) de Jack Kerouac (1922-1969) décrivait une vie errante qui sera celle de nombreux hippies et fut à l'origine d'un mythe de la Route que viendront renforcer des idées venues de l'Inde. Prendre la route, pour les hippies des années soixante, c'est partir vers l'Asie, d'Amsterdam à Kathmandu en passant éventuellement par la Turquie et l'Iran dans une «quête de soi» disait-on. C'est une institution spécifique de l'Inde qui fut ainsi exportée en Occident et que je tenterai de scénographier à partir de Kayar, la saga de Thakazhi. Kayar raconte trois départs de ce genre, du plus traditionnel (un pandit partant pour Kâshî qui emporte avec lui un petit traité protreptique de Shankara en sanskrit) au plus moderne (le suicide social d'un poète raté qui prend la route et se perd dans l'immensité de l'Inde).
La méthode: une mise en scène, une théâtralisation de pensées, de paroles et d'actes que par ailleurs j'étudie pour leur intérêt philosophique. Rien de plus inattendu, peut-être, que la mise en scène d'une décision sinon philosophique du moins existentielle. Mais il se trouve que la décision que prend un homme blessé ou découragé, de renoncer à l'ordre quotidien pour prendre le large, naît sous la forme d'une voix intérieure. Nous nous donnerons le temps d'illustrer et d'analyser les modalités et conditions d'énonciation de cette voix intérieure. Il s'agit bien d'un essai d'anthropologie linguistique, comme en témoignent ci-après la liste des mots-clés et les lectures recommandées qui se situent à l'interface de l'anthropologie, de la linguistique (sémiotique) et des performance studies.
Mots clés: cadre de participation, connotation, dénotation, dialogue, discours/histoire, énonciation, format de production, iconicité, indexicaux, maxime, métalepse, métonymie, narrativité, nom propre, performance, protreptique, style indirect libre, téléprésence, théâtralité, voix intérieure, voix off, voix sourde.
Lectures recommandées pour préparer les séminaires:
PDFs téléchargeables dans le Dossier "Prendre la Route" de la bibliothèque numérique.
bansatBoudon_coeur_miroir.pdf — Lyne Bansat-Boudon, Le Cœur-miroir. Remarques sur la théorie indienne de l'expérience esthétique et ses rapports avec le théâtre, dans L. Bansat-Boudon, Pourquoi le théâtre? La réponse indienne, Paris, Mille et une nuits, 2004, pp. 89–123.
benveniste_discours_histoire.pdf — Emile Benveniste, Les relations de temps dans le verbe français (1959), repris dans E. Benveniste, Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 1966, chapitre XIX, pp. 237–250.
genette_eponymie_nom.pdf — Gérard Genette, «L'éponymie du nom», dans ses Mimologiques. Voyage en Cratylie, Paris, Seuil, 1976, pp. 11-37.
gerow_language_symbol.pdf — Edwin Gerow, Language and Symbol in Indian Semiotics, Philosophy East and West, Vol. 34, No. 3 (Jul., 1984), pp. 245-260.
jakobson_quest.pdf — Roman Jakobson, “Quest for the essence of language,” Diogenes, 51 (1965); Selected Writings, II: Word and Language, The Hague, Mouton, 1971, pp. 345-359.
ramanujan_indian_way_thinking.pdf — Attipat K. Ramanujan, Is there an Indian way of thinking? An informal essay, in McKim Marriott, Ed., India Through Hindu Categories, New Delhi: Sage, 1990, pp. 42-58. (Repr. in Collected Essays.)
reinelt_theatralite.pdf — Janelle Reinelt, The Politics of Discourse: Performativity Meets Theatricality, SubStance, Vol. 31, No. 2/3, Issue 98/99: Special Issue:Theatricality, 2002, pp. 201-215.
staal_origin_of_language.pdf — Frits Staal, Oriental Ideas on the Origin of Language, Journal of the American Oriental Society, Vol. 99, No. 1 (Jan. - Mar., 1979), pp. 1-14 [Presidential Address, 1978].
«Paramu Âshân allait à Kâshî.» Thakazhi décrit ce qu'était jadis le kâshiyâtra, le voyage pour Bénarès.
L'une des fonctions du langage est de faire savoir l'enjeu des paroles prononcées et les intentions de celui qui parle. Lorsqu'on prend une décision dans son for intérieur, c'est une Voix qui parle, porteuse des intentions que cette décision cristallise. C'est dans la scénographie de cette voix sourde que se révèlent ces intentions. La mise en scène qui conduit à la décision de rompre le cours ordinaire de la vie domestique et de «prendre la Route» possède une force protreptique (terme de rhétorique ancienne). Une Voix parle en moi énonçant un nom propre «Kâshî» qui présente à l'intuition l'intention de prendre la Route; en la nommant elle l'impose comme une injonction.
Je terminerai cette analyse anthropologique et linguistique en mentionnant un détail crucial du récit: Paramu Âshân emporte avec lui deux granthas de sa bibliothèque, la Bhagavadgîtâ et une œuvre de Shankara.
Représentons-nous la scène, le pèlerin sur la route et la fonction des «livres» qu'il emporte dans son baluchon. Comparer au lama dans Kim, son rosaire et son écritoire. Dans le cas présent (Paramu Âshân), ce sont deux manuscrits sur feuilles de palmier avec sans doute deux plaquettes de bois de teck pour serrer les feuilles, en écriture malayalam. Quand il s'arrête et se repose au pied d'un arbre, il lit quelques vers; ce sont des textes versifiés en shlokas. Lecture et oralité.
Paramu Âshân avait choisi un texte de Shankara dans sa bibliothèque. Un choix dans le choix. Choisir Shankara, c'est à nouveau prononcer un nom propre, «Shankarâcârya», doté d'un pouvoir iconique et qui est la manifestation vocale et perceptive de l'intention intérieure — partir en quête de soi — qui sous-tend la décision de prendre la Route.
Il avait choisi un morceau d'épopée (la Bhagavadgîtâ) et un condensé des Upanishad-s (Shankara). Bref, des morceaux de vive voix mise en scène. Qu'est donc l'attitude de celui qui part et ne parlera presque plus à personne, se réfugiant solitaire sur la Route dans une sorte d'exil intérieur? Il se raconte des histoires et dialogue avec lui-même. Les intuitions intérieures sont des auditions: shruti shruti, «révélation, audition» d'un récit ou d'un dialogue, où les noms propres et les maximes, par métonymie ou plutôt en vertu de leur iconicité, le mettent en présence de soi-même.
L'objectif de ce séminaire est d'étudier, sur l'exemple ethnographique choisi, cette audition d'une voix intérieure — qui n'est aucunement une voix off —, sa force protreptique (rhétorique de la conversion), la nature de l'oralité (le format de production de la voix), la métonymie et l'iconicité des noms propres.
D'après Kayar j'aurai raconté trois histoires de vie se terminant «sur la Route» où nos trois personnages vont se perdre dans l'immensité de l'Inde: Paramu Asan en 1887, Kesavan en 1920, Manikanthan en 1957. Manikanthan est une incarnation de Thakazhi qui aurait aboutit à l'échec. Un poète moralement détruit par la politique dans le contexte de la «Révolution communiste» au Kerala. Ce personnage de Kayar, poète lyrique en des temps épiques, est à comparer au personnage éponyme du Docteur Jivago. Il fuit les affaires du monde dans le silence, la contemplation et finalement l'errance.
Une fois encore je partirai d'un récit écrit comme un poème en prose au style indirect libre où l'auteur a recours à de très nombreux indexicaux. Rappelons les grandes questions d'anthropologie linguistique qui sont à l'horizon de ces séminaires: l'iconicité des noms propres, la fonction scénographique du style indirect libre, l'indexicalité foncière de toute écriture littéraire rapportant des dialogues ou des pensées, et enfin la métalepse narrative prenant ici la forme d'histoires générant des histoires qui s'enchâssent les unes dans les autres.
«Manikanthan marchait sur la grand-route», et en apparence il n'avait pas pris de décision. Mais «il marchait, marchait»; la répétition est le marqueur grammatical de la forme progressive: il continuait à marcher, et en ne s'arrêtant pas, implicitement, il décidait de prendre la Route. En décrivant le paysage dans lequel le marcheur poursuit sa route, Thakazhi multiplie les distributifs et les progressifs: «des arbres et des arbres», on ne cesse de croiser une foule en voyage. Ce foisonnement des vivants et des choses est un appel à se fondre dans la multitude et se dissoudre dans l'anonymat.
Les personnages et les récits que je vous ai présentés depuis décembre sont pris dans une contradiction vécue que les pandits indiens décrivaient jadis en opposant «la roue des renaissances» (samsâra) à la «libération» (moksa). Prendre la Route, c'est échapper à la routine, aux devoirs d'agir dans la vie courante et aux affaires du monde, donc au samsâra, qui est le passage toujours recommencé d'un espace-temps à un autre espace-temps, d'une histoire de vie à une autre histoire de vie. Cette échappatoire implique une conversion, une décision de prendre le large, de renoncer à l'action, de rompre les liens tissés dans la vie courante; décision que les philosophes indiens, nous l'avons vu, voient comme une intuition. Je cherche à dégager de la pensée indienne et de la langue locale (sanskrit, malayalam ou autre vernaculaire indien), des concepts qui sont aussi les nôtres en linguistique (ou sémiotique) et dans notre langue (le français ou une autre langue européenne). C'est ce que je fais en introduisant aujourd'hui le concept de métalepse narrative pour dégager la structure du samsâra (la roue des renaissances) ou de Kayar (mille et une histoires de vie tressées comme dans une corde faite de mille et une fibres de coir).
Toutes les décisions sans exception que des humains sont amenés à prendre au cours de leur vie sont intégralement circonscrites dans une histoire de vie particulière. Exemples? Je m'en tiens aux événements racontés dans la saga de Thakazhi. Des assassinats prémédités: du karanavan assassiné dans les années 1890 à Gregory faisant assassiner le chef de ses Pulayas dans les années 1960. Des engagements politiques jusqu'à l'action violente: l'ouverture d'une école aux intouchables en 1905, l'attentat de 1935 où Manikanthan «le couard» brille par son absence, ou le sabotage en 1942 de la rizière destinée aux approvisionnements des troupes britanniques. Des décisions d'investissement économique: la création des polders à la fin des années 1880, etc. Autres décisions individuelles qui eurent a posteriori une signification historique indéniable: émigrer en Malaisie dans les années 1930 pour trouver du travail, construire une maison en marge du taravad (la Grande Maison matrilinéaire) pour cohabiter avec sa femme et ses enfants…
La décision de prendre la Route est elle aussi inscrite dans une histoire individuelle. Mais par rapport à toutes les décisions d'agir que nous prenons dans les affaires du monde, la décision de prendre la Route est la seule qui nous fasse sortir du cercle étroit d'une histoire de vie particulière. Certes dans sa version faible ou post-moderne (Manikanthan), c'est un suicide social: décider de se perdre dans la foule. Mais dans sa version forte (le Renoncement des philosophes et des théologiens), c'est transcender les mille et une histoires de vie, en échappant à leur tressage, le samsâra.
Du strict point de vue de la linguistique et de la théorie littéraire, les moments du métarécit (la Saga ou l'Epopée prise dans son ensemble, les mille et une histoires tressées ensemble) où un personnage prend la Route (Paramu Âshân, Kesavan, Manikanthan) sont des solutions de continuité: le récit est coupé, le personnage disparaît en se perdant dans l'immensité de la foule anonyme. Prendre la Route, c'est interrompre la métalepse narrative. Du strict point de vue de la théorie du récit, il y a opposition et complémentarité entre la Route et la Saga. La décision philosophique — prendre la Route, partir pour Bénarès — nous fait échapper à la métalepse. Mais tout récit ne peut aller jusqu'à son terme que par la perpétuation de la métalepse. On n'y échappe pas (dans le métarécit), même quand on y échappe (dans une histoire individuelle).
La question philosophique que traite Thakazhi dans Kayar par des moyens purement littéraires est celle de Tolstoï dans Guerre et paix: comment s'inscrivent les décisions individuelles dans le cours de l'Histoire? Je limiterai ma présentation aux aspects linguistiques et rhétoriques de cette question. Les histoires de vie de Paramu Âshân, Kesavan et Manikanthan dans Kayar sont des parenthèses, comme la Bhagavadgîtâ est une parenthèse dans le Mahâbhârata, des moments philosophiques dans un récit qui ne l'est pas. Du point de vue de leur énonciation et de leur réception par le lecteur et pour évoquer Benveniste, ces parenthèses dans le métarécit introduisent le discours dans l'histoire. C'est le cadre de participation (la lecture donnant accès à la totalité du métarécit) qui rend poignant le récit d'une décision philosophique de prendre la Route. Limité à quelques pages où sont rapportés les états d'âme d'un personnage particulier, il s'agit d'une fuite ou d'un suicide. Mais, située dans le contexte des mille et une histoires de vie entrelacées qui composent une Saga, la décision de prendre la Route (discours) est en relation dialectique avec les décisions ordinaires qui forment la chaîne du récit (histoire).
(à suivre)