La «Parole d'autrui»
Voloshinov sur la voie du dialogisme ou «réaction du Mot au Mot»
Jeudi 1er décembre 2011
«Aucun membre de la communauté verbale [communauté de parole] ne trouve jamais des mots de la langue qui soient neutres, exempts des aspirations et des évaluations d'autrui, inhabités par la voix d'autrui. Non, il reçoit le mot par la voix d'autrui, et ce mot en reste rempli. Il intervient dans son propre contexte à partir d'un autre contexte, pénétré des intentions d'autrui. Sa propre intention trouve un mot déjà habité.»
Première édition du Dostoïevski (1929) de Bakhtine, cité dans Tzvetan Todorov, Mikhaïl Bakhtine, le principe dialogique (Paris, Seuil, 1981), p. 77. Repris dans Mikhaïl Bakhtine, Problèmes de la poétique de Dostoïevski, trad. Guy Verret (Lausanne, L'Age d'Homme, 1970), p. 236.
Mais simultanément en 1929 Vološinov donne de cette idée une formulation très élaborée.
Valentin Nikolaevič Vološinov, Marxisme et philosophie du langage. Les problèmes fondamentaux de la méthode sociologique dans la science du langage [1929], Nouvelle édition bilingue traduite du russe par Patrick Sériot et Inna Tylkowski-Ageeva. Préface de Patrick Sériot, Limoges, Lambert-Lucas, 2010.
Au risque d'en proposer une lecture anachronique et dans l'intention de m'approprier une distinction conceptuelle très utile pour penser l'énonciation dans son contexte interlocutif, je vois chez Voloshinov, dans la distinction entre le thème de nos paroles et l'énoncé d'autrui s'introduisant en personne dans nos paroles une préfiguration de la distinction désormais classique, en anthropologie linguistique, entre la fonction référentielle du langage ou la référence dans l'énoncé (le thème de l'énoncé) et la fonction indexicale du langage ou l'indexicalité de l'énoncé (la présence d'autrui dans l'énoncé). Ce qu'a dit autrui est incorporé à mes paroles, parole dans la parole, et ce que je vais dire est une réponse à autrui, paroles sur une parole.
(363) La «parole d'autrui» c'est la parole dans la parole, l'énoncé dans l'énoncé, mais en même temps c'est une parole sur une parole, un énoncé sur un énoncé.
Tout ce dont nous parlons ne constitue que le contenu de la parole, le thème de nos paroles. Ce thème, qui est seulement un thème, peut être, par exemple, la «nature», l'«homme», la «proposition subordonnée» (l'un des thèmes de la syntaxe); mais l'énoncé d'autrui n'est pas seulement un thème de parole: il peut s'introduire pour ainsi dire en personne dans la parole et son organisation syntaxique en tant qu'élément constitutif particulier. Ce faisant, la parole d'autrui garde son autonomie de construction et de sens sans pour autant détruire le tissu verbal du contexte qui l'a accueillie.
Qui plus est, si l'énoncé d'autrui n'est que le thème de la parole, il ne peut être caractérisé que de façon superficielle. Pour pénétrer dans la plénitude de son contenu, il faut l'introduire dans la construction de la parole. Si l'on se contente de représenter la parole d'autrui par son thème, on peut répondre aux questions: «Comment?» et «De quoi parlait Untel?», mais «Que disait-il?», on ne peut le découvrir qu'en transmettant ses propres paroles, ne serait-ce que sous forme du discours indirect.
Cependant, tout en étant un élément constitutif des paroles de l'auteur, lorsque l'énoncé d'autrui s'y intègre en tant que tel, il constitue en même temps le thème de la parole d'auteur, il s'insère dans son unité thématique, justement en qualité d'énoncé d'autrui; quant à son thème propre, il constitue le thème du thème de la parole d'autrui.
[L'énoncé d'auteur <le créateur de l'énoncé> et l'énoncé d'autrui
L'amorce d'une stylisation, c'est-à-dire d'une double élaboration stylistique]
(365) L'énoncé d'auteur, au moment d'intégrer dans sa composition un autre énoncé, élabore des normes syntaxiques, stylistiques et compositionnelles pour l'assimiler partiellement, pour l'associer à l'unité de l'énoncé d'auteur, tout en conservant, au moins sous une forme rudimentaire, l'autonomie originelle (syntaxique, compositionnelle, stylistique) de l'énoncé d'autrui, faute de quoi ce dernier ne pourrait être appréhendé dans sa plénitude.
[Cette idée d'une double élaboration stylistique sera reprise par Bakhtine dans Problèmes de la poétique de Dostoïevski, trad. Guy Verret (Lausanne, L'Age d'Homme, 1970), par exemple p. 217: «Nous avons au sein d'un contexte unique deux centres de discours et deux unités de discours: l'unité formée par l'énoncé de l'auteur et l'unité formée par l'énoncé du héros. Mais la seconde unité n'est pas indépendante, elle est subordonnée à la première et incluse en elle comme un de ses éléments. L'élaboration stylistique de l'un et l'autre énoncés est différente. [Etc.]»]
[Le style indirect libre comme modèle de cette bivocalité de la parole]
Dans les langues modernes, certaines modifications du discours indirect et, en particulier, du discours indirect libre, ont tendance à transférer l'énoncé d'autrui de la construction verbale au plan thématique, dans le contenu. Pourtant, même là, cette dissolution du Mot d'autrui dans le contexte d'auteur ne va pas jusqu'au bout et ne saurait le faire: même là, en plus des indications de nature sémantique, l'énoncé d'autrui conserve son élasticité de construction, le corps de la parole d'autrui en tant que tout autosuffisant reste palpable.
Ainsi, dans les formes de transmission de la parole d'autrui s'exprime une relation active d'un énoncé à un autre, non pas au plan thématique, mais dans les formes stables de construction de la langue elle-même.
[Différence entre dialogue et dialogisation]
Ce que nous voyons ici est le phénomène de la réaction du Mot au Mot, qui est nettement et substantiellement différent du dialogue. Dans un dialogue, les répliques sont grammaticalement séparées et ne sont pas intégrées dans un contexte unitaire. En effet, il n'y a pas de formes syntaxiques qui construisent l'unité du dialogue. Si, en revanche, le dialogue se présente comme enchâssé dans un contexte d'auteur, nous avons affaire à un cas de discours direct (1), c'est-à-dire à une des variétés du phénomène que nous sommes en train d'étudier.
(1) Espèce la plus typique de mot représenté, dira Bakhtine dans son Dostoïevski, p. 217.