Le dialogisme et l'emploi des Noms propres
De la bivocalité (Voloshinov et Bakhtine) à l'iconicité des noms
Jeudi 8 décembre 2011
Une voix seule ne dit rien,
Deux voix font un minimum de vieBakhtine, cité par Francis Jacques, Sur le sujet de l'énonciation: L'équivoque et le plurivoque, Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, T. 168, No. 4, Le langage et l'homme (Octobre-Décembre 1978), pp. 433-448
Le Nom propre est d'abord une adresse (une interpellation) avant d'être une appellation (une dénomination). L'adresse prime la dénomination, comme l'interlocution (la parole) prime la langue, comme le dialogue prime le discours (le monologue). Dans le dialogisme, Voloshinov et Bakhtine ont inversé la perspective dans laquelle nous étudions habituellement le langage: dans cette nouvelle perspective, le Nom propre est essentiellement un mot d'adresse à autrui. Réciproquement l'anonymat est une dissimulation, une forclusion, une fuite à l'égard d'autrui.
Voloshinov, Marxisme, p. 299
L'orientation du Mot en direction de l'interlocuteur est d'une très grande importance. Essentiellement, le mot est un acte à double face. Il est déterminé à part égale par deux facteurs: à qui il appartient et à qui il est adressé. En tant que Mot, il constitue justement le produit des relations du locuteur et de l'auditeur. Tout Mot exprime «l'un» par rapport à «l'autre». Dans le Mot je me donne forme à moi-même du point de vue de l'autre, en fin de compte du point de vue de ma communauté. Le Mot est un pont jeté entre moi et l'autre.
J'interprète la thèse de la bivocalité dans le sens d'une mise en scène de la voix comme adresse à autrui, et je souligne dans l'interlocution son style particulier qui est d'être une interpellation. C'est ainsi que j'explique pourquoi les Noms sont aussi essentiels à la vive voix et à la dialogisation que le style indirect libre. La voix de l'autre rapportée par ma voix, c'est le style indirect libre. Ce sont aussi les Noms que nous partageons dans une connivence (la connivence qui fonde le code-switching); savoir le nom de l'autre, pouvoir l'appeler par son nom, c'est une connivence dans le partage des forces illocutoires du langage. Le type de mot le plus proche de ce que Voloshinov a en tête quand il le décrit comme un acte à double face est précisément le Nom propre.
Quel est le mot qui est un nom dans la classification des types de mots dressée par Bakhtine, Dostoievski (trad. Verret, Lausanne, 1970)? C'est sans aucun doute «le mot représenté», tel qu'il est défini aux pp. 217-218. Bakhtine place expressément dans cette catégorie le discours rapporté, mais je propose d'y inclure aussi les Noms prononcés, appelés. La similitude de statut linguistique entre le discours rapporté et le nom propre est mise en évidence, sans cependant être explicitée, dans la classification des différentes catégories de mots, c'est-à-dire de paroles. La distinction grammaticale entre «noms propres» (names) et «substantifs» ou noms communs (nouns) est interprétée par Bakhtine comme une distinction entre les «mots directs orientés vers l'objet» (les substantifs qui font référence à un objet de mot) et les mots représentés»:
Bakhtine, Dostoievski, p. 217
A côté du mot direct et immédiat orienté vers l'objet — qu'il nomme, communique, exprime, représente, — mot visant à une compréhension également immédiate de l'objet (premier type de mot), nous trouvons encore le mot représenté ou objectif[*] (second type). L'espèce la plus typique et la plus typique de mot représenté, objectif, est le discours direct des héros. Il a une signification d'objet immédiate, tout en se trouvant cependant non pas sur le même plan que le discours de l'auteur mais, pour ainsi dire, dans un certain recul de perspective par rapport à lui. Il n'est pas seulement compris du point de vue de son objet mais se trouve être lui-même objet d'orientation en tant que mot caractéristique, typique, coloré.
[*] «Objectif» n'est sans doute pas une bonne traduction, car Bakhtine ici ne veut évidemment pas parler d'un mot «orienté vers l'objet» mais d'un mot «constituant un objet» (un discours rapporté), un mot «représenté» dans le mot de l'autre.
Le mot du héros est élaboré en tant précisément que mot d'un autre, en tant que mot d'un personnage défini comme caractère ou comme type, c'est-à-dire élaboré en tant qu'objet de compréhension de l'auteur, et nullement du point de vue de sa propre orientation par rapport à l'objet.
Transposons ou appliquons cette analyse du mot du héros (discours rapporté) au nom propre, prononcé par l'auteur. Le nom propre est lui aussi attaché à un personnage défini comme caractère; il ne se réduit donc pas à faire référence à son objet (désignation, appellation, dénomination), mais il est «élaboré» en tant qu'objet de compréhension de l'auteur, c'est-à-dire de l'énonciateur (interpellation, terme d'adresse). Le contexte d'énonciation est donc inclus dans l'élaboration du nom propre. Evidemment, cette analyse ne vaut que si l'on présuppose une «élaboration», une performance dans l'acte de nomination (naming).
Mon analyse s'inspire des recherches sur le nom propre menées au sein de l'école de linguistique de l'Université Paul Véléry de Montpellier sous l'influence de Robert Lafont (1923–2009), occitaniste qui forgea le néologisme de praxème et donc la Praxématique.
«Le choix d'une anthropologie du langage résolument matérialiste nous conduisit à deux décisions: remplacer le signe dit saussurien (mais beaucoup plus ancien que Saussure) par le praxème, unité de praxis signifiante habitée non par un signifié, mais par une puissance à signifier, et placer le sujet schisé [clivé], tel que la psychanalyse freudienne le définit, au centre de toutes les opérations langagières.» — Robert Lafont, L'Être de langage: pour une anthropologie linguistique. Cité dans le Wiktionnaire.
Je me suis reporté à un numéro thématique des Carnets du Cediscor publié par Michelle Lecolle et al., dont je cite ci-dessous l'introduction: Les sens des noms propres en discours, Les Carnets du Cediscor, Publication du Centre de recherches sur la didacticité des discours ordinaires, Numéro 11 (2009): Le nom propre en discours [sur Revues.org].
(§3) L'idée de la valeur sémantique discursive du Nom propre est… présente, comme une sorte de tradition souterraine ou parallèle chez différents chercheurs sous des termes variés: «épaisseur sémantique» ou «feuilleté» pour Roland Barthes (1972 [1967]) à propos de Marcel Proust[*]… signifiance du Nom propre, abordée dans le cadre d'une approche discursive et dialogique de l'antonomase du Nom propre chez Sarah Leroy (2004a)… dans cette approche, inspirée de Bakhtine [en réalité, Voloshinov 1929], le mot et particulièrement le Nom propre, mot et discours (slovo), assure le lien entre un thème et la continuité discursive d'un ajustement perpétuel entre co-énonciateurs.
[*] Roland Barthes, «Proust et les noms», dans Le degré zéro de l'écriture, Paris, Seuil, 1972 [1967].
(§26) «Dialogisme de la nomination» qui tient, [pour une part] au caractère composite du sens [d'un Nom propre faisant correspondre lieu, habitants, événements] qui le rend, en contexte, polysignifiant…
(§32) Le Nom propre montre [dans certains contextes] à quel point il est ce «catalyseur» dont parle Barthes (1967) à propos des noms chez Proust. Entre histoire, mémoire et légende, il est le creuset d'une sédimentation sémantique contribuant à l'organisation des savoirs, des croyances et des pratiques des groupes humains.
(note 4) La lecture sémantique des Noms propres par l'auteur de La recherche ne relève pas seulement d'une onomastique littéraire insuffisamment scientifique. Marcel Proust confère à Venise et Balbec une épaisseur psychologique et sentimentale qu'il donnera également au «nom de Parme» et au «nom de Gilberte», chargés pour lui de «connaissance», de «notions» et de «mémoire». Cette approche fait l'objet dans Du côté de chez Swann, en 1913, d'une théorisation profane dont le fonctionnement en discours du Nom propre, sa place dans les structures sociales, dans les débats idéologiques, dans les guerres territoriales, dans les joies ou les souffrances quotidiennes montrent assez bien la pertinence.