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séminaire du 15 avril 2010
Le paysage intérieur est un paysage rêvé, un arrière-fond imaginaire ou virtuel du paysage observé, qui naît de la correspondance ou de l'analogie entre des lieux et des états d'âme. La formule nous vient des écrivains romantiques allemands et je me sers du fait que Attipat K. Ramanujan a importé cette formule dans l'indianisme.
Je me limite à retracer le chemin linguistique partant de l'iconicité des noms propres pour aboutir à l'iconicité des realia, autrement dit des noms communs, noms de plantes ou de fruits par exemple, dans un paysage intériorisé. Cette analyse est subordonnée à mon projet d'ensemble et rapportée à Kayar de Thakazhi: cf. les noms des mangues dans la Rêverie de Kesavan.
1 / Noms de famille et noms de pays
«Noms de famille, noms de pays, l'on sait le rôle immense qu'ils jouent [chez Proust]… considérer le roman entier lui-même comme une vaste amplification sur le pouvoir qu'exercent les noms sur l'esprit. Or les noms de famille, et spécialement les noms de familles nobles, ont cette particularité d'être à la fois le nom d'un lieu et celui d'une personne, et d'amalgamer ainsi dans une entité unique les deux ingrédients dont l'imagination proustienne a besoin…»
«Madame de Guermantes s'était assise. Son nom, comme s'il était accompagné de son titre, ajoutait à sa personne physique son duché qui se projetait autour d'elle et faisait régner la fraîcheur ombreuse et dorée des bois de Guermantes au milieu du salon, à l'entour du pouf où elle était.»
«Le nom du prince de Faffenheim-Munsterburg-Weiningen gardait dans la franchise avec laquelle ses premières syllabes étaient — comme on dit en musique — attaquées, et dans la bégayante répétition qui les scandait, l'élan, la naïveté maniérée, les lourdes «délicatesses» germaniques projetées comme des branchages verdâtres sur le «Heim» d'émail bleu sombre qui déployait la mysticité d'un vitrail rhénan derrière les dorures pâles et finement ciselées du XVIIIe siècle allemand. Ce nom contenait parmi les noms divers dont il était formé, celui d'une petite ville d'eaux allemande où tout enfant j'avais été avec ma grand-mère… Ainsi, sous la visière du prince du Saint-Empire et de l'écuyer de Franconie, ce fut le visage d'une terre aimée où s'étaient souvent arrêtés pour moi les rayons du soleil de six heures que je vis […]» Le Côté de Guermantes.
«Le nom est donc simultanément chose individuelle et locale. Il est nom de pays au même titre qu'il est nom de personne et nom de famille. Mais il est plus encore. Sous la forme d'un de ces phonèmes dont l'on use pour transposer les réalités objectives dans le monde mental [belle définition de l'iconicité], il est cette entité topologique inédite (issue de la fusion d'un site réel avec l'image d'une personne ou l'histoire d'une famille), qui est un lieu irréel, puisqu'il n'a pas sa place dans l'étendue externe, mais subjectivement réel, puisque situé dans les espaces de l'esprit:»
«C'est encore aujourd'hui un des grands charmes des familles nobles qu'elles semblent situées dans un coin de terre particulier, que leur nom est toujours un nom de lieu ou que le nom de leur château (et c'est encore quelquefois le même) donne tout de suite à l'imagination l'impression de la résidence et le désir du voyage. Chaque nom noble contient dans l'espace coloré de ses syllabes un château où après un chemin difficile l'arrivée est douce pour une gaie soirée d'hiver.» Contre Sainte-Beuve.
Georges Poulet, L'espace proustien I, La Nouvelle Revue Française,
11e année n°121, 1er janvier 1963, pp. 52–53.
Il me semble que cette iconicité (force iconique) des noms de familles nobles dans le snobisme de Proust, qui rêve sur les noms et les lieux, est le degré zéro, la dégradation ou la parodie des rêveries romantiques sur le paysage intérieur, c'est-à-dire sur la correspondance (l'analogie) des lieux et des états d'âme.
Sur les sources romantiques allemandes de cette thématique, voyez la page:
2 / Terroir natal dans les noms de famille malayalis
Le nom du Taravad = nom de famille indivise (lignée) et nom de pays à la fois
Excellente analyse dans Wikipedia de la façon dont sont construits les noms de famille au Kerala:
http://en.wikipedia.org/wiki/Indian_name#Malayali_.28Kerala.29_names
Most of the family names are of obscure origin, but many have geographical origins – e.g., Vadakkedath (from the North), Puthenveetil (from the new house), Chirayath Chazhukaran (Chirayath family who migrated from Chazhoor), etc. Traditionally the full names followed one of the following patterns:
1. Family name followed by the given name followed usually by the caste name or title. This was the common pattern (for men and women) among the upper-caste Hindus, especially of Malabar and Cochin. Examples: Mani Madhava Chakyar (Mani is the family name or tharavad name, Madhava(n) is the given name and Chakyar is the caste name), Vallathol Narayana Menon (Vallathol is the family name or tharavad name, Narayana(n) is the given name and Menon is the caste name), Olappamanna Subramanian Nambudiri, Erambala Krishnan Nayanar, etc. Sometimes the caste name/title was omitted, e.g., Kannoth Karunakaran (where the caste name Marar has been omitted). In the case of women the caste name/title was, traditionally, usually different, for example "Amma" was used for "Nair", "Andarjjanam" was used for "Nampoothiri", "Varyasyar" for "Varyar", "Nangyar" for "Nambiar" "Kunjamma" for "Valiathan/Unnithan/Kartha," e.g., Nalappat Balamani Amma whose brother was Nalappat Narayana Menon, and Savithri Andarjjanam (a renowned author). Quite often the family name will have more than one part to it, e.g., Elankulam Manakkal Sankaran Namboodiripad, Madathil Thekkepaattu Vasudevan Nair, etc. The family name is usually initialled, the given name is sometimes initialled (never when there is no caste name following) and the caste name (if present) is never initialled. This is completely arbitrary. So we have as common forms Vallathol Narayana Menon, C. Achutha Menon, E K Nayanar and P. Bhaskaran (here Bhaskaran is the given name; the caste name, Nair in this case, has been omitted).
2. Family name followed by Father's given name followed by Given name. This is common among the rest of the population. For example most traditional Christian names followed this pattern. Usually the Family name and Father name were initialled. In case of (Hindu) women "Amma" was frequently used (as in the previous case). Examples include K M Mani, K G George, V S Achuthanandan, K R Gowri Amma. Many Palakkad Iyers (Kerala Iyers) use an adaptation of this convention by replacing the Family Name with the name of the "gramam" (village). Example: Tirunellai Narayanaiyer Seshan (T N Seshan), where Tirunellai would be the village name, Narayanaiyer is the Father's given name and Seshan is the given name; or Guruvayoor Shankaranarayanan Lalitha abbreviated as G. S. Lalitha.
3. Given name followed by Title. This is common particularly among Syrian Christians in the old central Travancore area, where the king (Maharaja) or the local ruler (Raja or Thampuran) used to assign some titles to select families. Examples include Varghese Vaidyan (Vaidyan), Fr. Geevarghese Panicker (Panicker), Chacko Muthalaly (Muthalaly), Avira Tharakan (Tharakan), Varkey Vallikappen (Vallikappen), etc. (Many Christian names such as Varghese or Ghevarghese are of Aramaic/Syrian origin.)
4. Given name followed by Father's name as surname and the Initial taken from Mother's name. This is a common trend nowadays where both the mother's and father's names are found with the given name. Example: L. Athira Krishna. Here the mother's name 'Leela' finds mention in the Initial and the father's name 'Krishna' is taken as Surname.
5. Much of these traditional naming patterns have now disappeared. The family names are usually not included nowadays (this can probably be attributed to the decline of the joint families or tharavads). The most common patterns nowadays is to have given names, followed by the father's given name (patronymic, e.g., Sunil Narayanan or Anil Varghese) or caste name (e.g., Anup Nair). It is also not uncommon for the village of origin to be used in lieu of the family name, especially in South Kerala, e.g., Kavalam Narayana Panicker, where Kavalam is a village in Alappuzha (Alleppey) district. [C'est le cas de Thakazhi, nom du village et nom de famille de l'écrivain.]
3 / Le paysage intérieur ou l'espace du dedans
Distinguer l'une de l'autre les deux thématiques qui se confondent en pratique dans l'énonciation du paysage et l'ouverture d'un paysage intérieur. D'une part la polarité du dehors et du dedans, de l'espace public et de l'espace privé. Ensuite la force iconique des noms, noms de personne dans l'espace du dehors (l'action) et noms communs dans l'espace du dedans (l'émotion).
A. K. Ramanujan (Translated by), The Interior Landscape. Love Poems from a Classical Tamil Anthology, Bloomington, Indiana University Press, 1967. Les poèmes classiques tamouls de l'époque du Sangam (premiers siècles de notre ère) se répartissent en deux catégories selon qu'ils chantent puRam, le Dehors (c'est-à-dire l'espace public), ou akam, le Dedans (c'est-à-dire l'amour et l'intériorité affective):
(p. 101) Akam poems are love poems; puRam poems are all other kinds of poems, usually about good and evil, action, community, kingdom; it is the “public” poetry of the ancient Tamils, celebrating the ferocity and glory of kings, lamenting the death of heroes, the poverty of poets…
Cette polarité, que je ne mentionne ici que pour mémoire et qui gouverne, je l'ai déjà montré dans un séminaire précédent, l'alternance entre Discours (rêveries, monologues intérieurs, pensées rapportées) et Histoire (scènes d'action) dans les épopées, les sagas, les romans non-européens comme Kayar, peut être repérée dans l'idéologie spécifique d'autres aires culturelles. Voir l'un des textes les plus fameux de Vernant (disponible sur Persée, et repris dans Mythe et pensée chez les grecs): Jean-Pierre Vernant, Hestia-Hermès. Sur l'expression religieuse de l'espace et du mouvement chez les Grecs, L'Homme. Revue française d'anthropologie, année 1963, tome 3 n°3, pp. 12-50.
Je m'intéresse seulement ici à un aspect linguistique de cette polarité, l'iconicité des noms de personne ou de famille dans les poèmes puRam contrastant avec l'iconicité des noms communs, noms de chose (une plante, un oiseau, un bijou…) et noms de rôles (“l'amant”, “l'amie”,“le fils”…), dans les poèmes akam:
(101) Unlike akam poems, puRam poems may mention explicitly the names of kings and poets and places. The poem is placed in a real society and given a context of real history. Akam poems tend to focus attention on a spare single image; in puRam poems, the images rush and tumble over one another.
(104) “In the five phases of akam [les cinq paysages-types], no names of persons should be mentioned. Particular names are appropriate only in puRam poetry.” The dramatis personae for akam are idealized types, such as chieftains representing clans and classes, rather than historical persons. Similarly, landscapes are more important than particular places.
Il est clair que les noms communs énoncés dans un poème akam — noms de realia caractéristiques de l'écologie du terroir et noms de rôles caractéristiques de la dramaturgie locale — sont doués d'une force iconique au moins égale à celle des noms propres. On n'en sera pas surpris si l'on se rappelle que dans la philosophie indienne de la grammaire il n'y a pas de différence entre noms propres et noms communs. Plus exactement, la différence entre nom propre et nom commun n'est pas dans la grammaire mais dans le contexte d'énonciation.
Revenir à Kayar pour conclure: cf. les noms des mangues et des rizières dans la Rêverie de Kesavan.