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© Les Festes de Thalie

Le Récitatif de la déclamation au chant
Variations de style entre 1607 et 1776

Rappel. Nous ne faisons pas ici d’histoire de l’art. Je pointe simplement la polarité entre parler et chanter qui, à différentes époques, suscite différentes configurations esthétiques.

Le problème de l’Opéra est celui du rapport entre le texte et la musique. Sur trois siècles, les solutions apportées à ce problème ont oscillé entre un chant (récitatif) où la musique épouse les intonations du langage parlé et un chant (aria) en quelque sorte abstrait où la musique cesse d’avoir une relation quelconque avec le texte.

1 / Le récitatif est inventé contre la polyphonie

Jacopo Peri et Giulio Caccini inventent le récitatif, à la fin du 16e siècle, en réaction contre la polyphonie très architecturée de la musique vocale de cette époque, où l’intelligibilité du texte était complètement noyée dans l’enchevêtrement des parties. Le récitatif, au contraire, c’est la monodie accompagnée où les accents du langage apparaissent stylisés en une forme musicale.

Le stilo rappresentativo était, dans l’esprit de ses inventeurs, la forme chantée qu’utilisaient les tragiques grecs. On pense aujourd’hui que la déclamation lyrique de l’Antiquité se rapprochait plutôt du Sprechgesang de Schönberg (voir ci-dessous) que du récitatif des Italiens de la Renaissance. Le récitatif, lui, n’est qu’une stylisation chantée des intonations du langage. Le premier opéra entièrement écrit en récitatif est l’Euridice de Peri (1561-1633), représenté à Florence en 1600 chez le comte Bardi. C’est pourtant Monteverdi qui fixa le modèle du genre avec l’Orfeo, donné à Mantoue en 1607. Monteverdi divise une partition d’opéra en numéros, airs, duos, ensembles musicaux, qui sont reliés par du récitatif. Avec le récitatif, l’action avance, fournissant aux divers personnages des prétextes, pour s’exprimer dans les numéros successifs de la partition pendant lesquels cette action s’immobilise.

2 / L’aria est inventé en Italie contre la dramaturgie

Avec Claudio Monteverdi (1567-1643), l’Opéra cesse d’être entièrement du récitatif. L’action incorpore des mélodies au cours desquelles elle s’immobilise pour permettre aux personnages de développer leurs sentiments. Alesandro Scarlatti (1660-1725) donne à ces airs une forme plus élaborée: c’est l’aria da capo — rapide, lent, rapide avec ornementations — qui annonce l’invention ultérieure du bel canto, dans lequel la musique sera sans rapport avec le langage.

3 / Les français subvertissent l'Aria en le fondant dans le Récitatif

Dictionnaire dramatique, [rédigé par Joseph de La Porte et Sébastien Chamfort,
l’auteur des maximes, publié à] Paris, chez [le libraire] Lacombe, 1776, pp. 14-16, art. Récitatif

Récitatif; est une maniere de chant qui approche beaucoup de la parole; c'est proprement une déclamation en musique, dans laquelle le Musicien doit imiter, autant qu'il est possible, les inflexions de la voix du Déclamateur. Ce chant est ainsi nommé récitatif, parce qu'il s'applique au récit ou à la narration, & qu'on s'en sert dans le dialogue. On ne mesure point le récitatif au chant; car cette cadence, qui mesure le chant, gâteroit la déclamation: c'est la passion seule qui doit diriger la lenteur ou la rapidité des sons. Le Compositeur, en notant le récitatif sur quelque mesure déterminée, n'a en vue que d'indiquer, à-peu-près, comment on doit passer ou appuyer les vers & les syllabes, & de marquer le rapport exact de la basse continue & du chant. Les Italiens ne se servent pour cela que de la mesure à quatre tems; mais les François entremêlent leur récitatif de toutes sortes de mesures. Le récitatif n'est pas moins différent chez ces deux Nations, que du reste de la musique. La langue Italienne, douce, fléxible & composée de mots faciles à prononcer, permet au récitatif toute la rapidité de la déclamation: ils veulent, d'ailleurs, que rien d'étranger ne se mêle à la simplicité du récitatif; & croiroient le gâter, en y mêlant aucun des ornemens du chant. Les François, au contraire, en remplissent le leur autant qu'ils peuvent. Leur langue, plus chargée de consonnes, plus âpre, plus difficile à prononcer, demande plus de lenteur; & c'est sur ces sons rallentis, qu'ils épuisent les cadences, les accens, les ports-de-voix, même les roulades, sans trop s'embarrasser si tous ces agrémens conviennent au personnage qu'ils font parler, & aux choses qu'ils lui font dire. Aussi, dans nos Opera, les Etrangers ne peuvent-ils distinguer ce qui est récitatif, & ce qui est air. Avec tout cela, on prétend, en France, que le récitatif François l'emporte infiniment sur l'Italien; on y prétend même que les Italiens en conviennent; & l'on va jusqu'à dire, qu'ils font peu de cas de leur propre récitatif. Ce n'est pourtant que par cette partie, que le fameux Porpora s'immortalise aujourd'hui en Italie, comme Lully s'est immortalisé en France. Quoi qu'il en soit, il est certain que, d'un commun aveu, le François approche plus du chant, & l'Italien de la déclamation. Que faut-il de plus pour décider la question sur ce point?