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© Les Festes de Thalie

La déclamation entre rhétorique et oralité
Vers des scénographies de la lecture à haute voix et de la déclamation

Séminaire du 13 novembre 2008

«Au début de l’époque moderne, au siècle d’Ignace, un fait commence à modifier, semble-t-il, l’exercice de l’imagination: un remaniement de la hiérarchie des cinq sens. Au Moyen Age, nous disent les historiens, le sens le plus affiné, le sens perceptif par excellence, celui qui établit le contact le plus riche avec le monde, c’est l’ouïe; la vue ne vient qu’en troisième position, après le toucher. Puis il y a un renversement: l’œil devient l’organe majeur de la perception (le baroque en témoignerait, qui est art de la chose vue). Ce changement a une grande importance religieuse. La primauté de l’ouïe, encore très vive au 16e siècle, était garantie théologiquement: l’Eglise fonde son autorité sur la parole, la foi est audition: auditum verbi Dei, id est fidem; l’oreille, l’oreille seule, dit Luther, est l’organe du Chrétien. Une contradiction /757/ risque donc d’apparaître entre la perception nouvelle, conduite par la vue, et la foi ancienne, fondée sur l’écoute.»

Roland Barthes, Sade, Fourier, Loyola, Paris, Seuil, 1971, §10 Orthodoxie de l’image; rééd. Œuvres complètes, Paris, Seuil, nv éd. 2002, vol. III, p. 756

Déjà cité dans Viva voce: http://ehess.tessitures.org/vivavoce/127/

In the year 1471 a member of the Sorbonne, Guillaume Fichet, looking back on the history of what today we should call communication technology, divided it into three periods: antiquity (which used the calamus or reed pen), a subsequent period which we should identify as the Middle Ages (which used the penna or quill pen), and a period just beginning (which used aereae litterae or print). Just over five hundred years later an American scholar, Walter J. Ong, looking back on a longer historical span, divided it into orality, writing, printing, and electronic communications.

D. H. Green, Orality and Reading: The State of Research in Medieval Studies, Speculum, Vol. 65, No.2. (Apr., 1990), p. 267

Les recherches que nous conduisons sont la conséquence d'une mutation dans la sensorimotricité produite par l'explosion de l'audiovisuel et d'une prise de conscience du fait que «la lecture silencieuse», comme l'instituteur appelait autrefois cet exercice à l'école primaire, fut une parenthèse dans l'histoire des pratiques d'écriture et de lecture. Nous devons donc prendre nos distances par rapport aux habitudes scolaires de la première moitié du vingtième siècle, et mener notre enquête dans le passé ou dans d'autres cultures que la nôtre qui ont gardé vivantes la lecture à haute voix et la déclamation. Les figures de la rhétorique classique, et pas seulement en Europe mais aussi en Inde par exemple, ont fleuri dans le contexte du dire à haute voix.

L'une des facettes de la Déclamation est musicale. Le chant est un développement de la déclamation, c'est-à-dire concrètement dans notre culture, un développement de l'art du lire à haute voix.

Lire, chanter

Prononcer le texte poétique avant de le chanter: c'est le conseil qu'un maître de chant donne encore aujourd'hui à ses élèves. Car un chanteur, en particulier un chanteur d'opéra, doit commencer par comprendre ce qu'il chante. La recommandation vaut aussi pour le Lied. Lire d'abord, à voix haute, le texte destiné à l'opéra: sait-on assez l'importance qu'eut cet acte dans l'histoire des théories musicales du XVIIIe siècle? Notamment chez Rousseau. Julie, dans La Nouvelle Héloïse, raconte sa leçon de musique, telle qu'elle se déroule sous la direction de son maître italien: «Je commence chaque leçon par lire quelques octaves du Tasse, ou quelque scène du Metastase: ensuite il me fait dire et accompagner du récitatif et je crois continuer de parler ou de lire, ce qui sûrement ne m'arrivait pas dans le récitatif français.» L'art de chanter n'est que le développement de l'art de dire, à la condition que ce soit dans une langue naturellement musicale comme l'italien. Chanter, c'est encore déclamer, mais en substituant la «voix de chant» à la «voix de parole ».

Jean Starobinski, Les enchanteresses, p. 58

La littérature spécialisée est gigantesque et nous devons faire des choix. Les textes à l'appui du séminaire sont à la fois classiques et pédagogiques. Je vise exactement une double articulation. C'est d'abord l'articulation entre rhétorique et oralité, que les latinistes et médiévistes comme Green et Mendelson nous aident à cerner; analyse poursuivie et élargie à d'autres cultures dans le séminaire suivant autour de la question très classique du Parallélisme poétique. C'est ensuite l'articulation entre les paroles et le chant, à laquelle je consacrerai plusieurs séminaires à la frontière du langage et de la musique.

 

Lectures à l'appui de ce séminaire

green_orality_reading.pdf — D. H. Green, Orality and Reading: The State of Research in Medieval Studies, Speculum, Vol. 65, No.2. (Apr., 1990), pp. 267-280.

mendelson_declamation.pdf — Michael Mendelson, Declamation, Context, and Controversiality, Rhetoric Review, Vol. 13, No. 1 (Autumn, 1994), pp. 92-107.

starobinski_operas_daPonte.pdf — Jean Starobinski, Les opéras de Da Ponte, dans J. Starobinski, Les enchanteresses, Paris, Seuil, 2005, pp. 53-64.