Vers des scénographies de la voix

Je me place d’abord sur le plan des institutions et des langues constituées. Je constate l’enchaînement de trois types de relais de la voix d'un locuteur donné, à savoir son idiolecte, son dialecte (sa communauté de parole), et sa langue (sa communauté de langue). La discrimination des sons de la langue que nous parlons est à la communauté de parole sur le plan collectif ce que, sur le plan individuel, l’audition est à la production de la voix.

Trois relais de la voix

Je me place maintenant du point de vue des pratiques langagières d’un locuteur individuel. Les premiers relais de la voix (intérieure) sont la parole et le chant (à pleins sons). Puis nous passons de la parole à l’écriture. Depuis son invention, en effet, l’écriture était le second relais de la voix; je reviens ci-après sur ce second relais de la voix, car l'écriture est le cadre de mon projet personnel, mais je veux préalablement insister sur le troisième relais. Depuis le tournant des années quatre-vingt-dix, nous disposons de relais du troisième type. L’électronique a rendu possible l’enregistrement auditif et visuel, l’archivage et la diffusion de la vive voix, de la gestuelle qui l’accompagne et du cadre de son accomplissement (performance); à cette panoplie d'outils s'ajoutent les techniques de synthèse de voix artificielle. Ce sont des textes d’un nouveau type. Cet enregistrement de la vive voix dans des textes numérisés, c’est une décontextualisation du discours, le passage de la voix au discours.

Prendre ce parcours à l'envers

Nos «Scénographies de la voix» ont pour point de départ et source d'inspiration ce troisième relais de la voix que les anthropologues américains — Michael Silverstein, Richard Bauman — ont désigné sous le nom d'entextualization, la «mise en textes». L'idée qui nous anime serait de prendre à l'envers le parcours que je viens d'esquisser en construisant nous-mêmes, au moyen de logiciels d'animation et de jeux de rôles sur ordinateur, des modèles de déploiement de la voix en situation.

L'espace de production et de déploiement de la voix se prête par excellence à des scénographies, c'est-à-dire des dispositifs propres à éclairer et à figurer les situations d'énonciation. L'essentiel pour nous n'est assurément pas dans l'emploi des techniques; nous utiliserons ces visualisations sonores comme des prismes sur lesquels viendront se réfracter les concepts, les problèmes et les méthodes d'analyse théorique de l'anthropologie linguistique appliquée aux situations d'énonciation, et en particulier à la dialectique entre parler et chanter dans ses dimensions anthropologiques, linguistiques et philosophiques.

Développements 2009–2010

Un premier cycle de séminaires en 2008–2009 nous a permis de baliser ce champ de recherches, de comparer différents outils informatiques de construction d'une réalité virtuelle et de rassembler une bibliothèque numérique en vue de construire un projet personnel. C'est ce projet personnel de scénographies de la voix ethnographiquement situées qui sera développé dans le séminaire du Jeudi à partir du 5 novembre 2009.

Retour au second relais de la voix

La recherche anthropologique subit une double contrainte: elle est ethnographiquement située, et le choix de ses objets d'étude est déterminé par les outils d'analyse et les langues de travail que nous pratiquons au long cours dans nos enquêtes de terrain. Si je choisis à titre personnel d'inscrire mes scénographies de la voix dans le cadre d'une littérature de l'Inde du sud et d'appliquer mes scénographies à des arts de parole — chansons, discours rapporté, skaz, textes à double sens, métalepses et autres procédés d'oraliture — fixés dans une œuvre littéraire, c'est que je suis formé à l'étude de traditions écrites. Je n'en étudie pas moins la vive voix qui se laisse entendre dans l'écriture.

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