La ronde sous le manguier pour appeler le vent
Comptine à Mâvêli (Mahâbali), divinité tutélaire du Kerala

Jeudi 12 novembre 2009

Concepts de l'anthropologie linguistique enchâssés dans une mise en situation ethnographique.

Māmpaḷattiṇṭe kālaṃ « C'était la saison des mangues. » Nous sommes en avril dans les années 1895–1900. Dans les jardins des grandes maisons nayar du village de Thakazhi, les fruits mûrs de toutes les variétés de manguiers roulent à terre par monceaux et les enfants courent partout pour les collecter dans leurs paniers de feuilles de cocotier. Pour donner du goût aux gelées et confitures, il faut mélanger le jus amer des mangues vertes au jus sucré des mangues bien mûres. Les enfants ne négligent donc aucune sorte de mangues tombées à terre, mûres ou non, grosses ou petites (dont le noyau est alors tendre et comestible). Thakazhi — Thakazhi Sivasankara Pillai (1912-1999) — a raconté la scène au moins trois fois: dans une nouvelle intitulée Māñcuvaṭṭil « Au pied (cuvaṭṭu) du manguier (mā) », publiée en 1946 (il avait 34 ans) qui l'a rendu célèbre; dans un petit ouvrage autobiographique sur ses souvenirs d'enfance; au chapitre 24 de Kayar (1978). Il partait d'une scène vécue dans son enfance (au tournant des années 1920). Les enfants, qui attendent que les mangues tombent de l'arbre, chantent et font la ronde; enfants nayar, garçons et filles et riches et pauvres mêlés, qui, quand ils atteindront la puberté, ne se fréquenteront plus.

 

Le parallélisme poétique entre sémantique et prosodie

orukaRRum

 

orukāṟṟuṃ kāṟṟalla

peruṃkāṟṟuṃ kāṟṟalla

māvēlikkunnatte kāṟṟē vā! kaṭalē vā!

kaṭalē taṭṭi oru māṅṅāye tā!

 

Et (-um) un (oru) vent (kâRRu) c'est pas (alla) LE vent
Et (-um) un grand (perum) vent c'est pas LE vent
Viens! (vâ!) ô vent (vocatif -ê) sur (locatif -(a)tte = kunnù > kunnatte) la montagne (kunnù) qui est Mâvêli!
Viens! ô mer (kaTal > vocatif: kaTalê)!
Ô mer! Après avoir heurté (taTTi = participe passé de taTTuka "touch, rob, knock, strike; kill, reject"), donne! (tâ = "give (not polite)" < tarika = nalkuka "donner") une (oru) mangue (mâNNâye = accusatif)!

mâNNâ [prononcer mângâ] = mâvinRe kâyù "le fruit du manguier" > accusatif = mâNNâye

Mâvêli = Mahâbali, "the Asura King", le bon démon héros fondateur du Kerala.
assonance: dans "Mâvêli", on entend mâvù "manguier"

orukāṟṟuṃ kāṟṟalla

peruṃkāṟṟuṃ kāṟṟalla

māvēlikkunnatte kāṟṟē vā! kaṭalē vā!

kaṭalē taṭṭi oru māṅṅāye tā!

Iconicité de la géographie: le Vent entre les Montagnes (les Ghâts à l'est) et la Mer (la mer d'Oman à l'ouest), qui souffle alternativement dans les deux directions. Nous sommes au Kuttanad, dans la plaine rizicole, entre les montagnes et la mer.

[Traduction pour le sens]

Du vent? Mais ce n'est pas LE vent!
Du grand vent? Mais ce n'est pas LE vent!
Mâvêli, ô vent qui règne sur les montagnes, viens!
Mâvêli, ô vent qui règne sur les mers, viens!
Ô Mâvêli qui règne sur les mers, cogne le mâvu et donne une mângâ!

[Traduction pour le chant]

Un vent — pas le vent
Grand vent — pas le vent
Mâvêli montagnes vent viens! mers viens!
[Mâvêli] cogné [le mâvu] — une mângâ — donne!

Dans les trois versions de cette mise en scène, la ronde d'enfants se situe dans le jardin d'un taṟavāṭụ (Grande Maison nayar) à côté du temple de la lignée dédié au Gandharva. Dans Kayar

« Dans l'enclos de la grande Maison nayar des Kōṭantra, à côté du temple du Gandharva du côté sud [l'orientation auspicieuse], il y avait un manguier [aux fruits] délicieux », écrit Thakazhi pour introduire la scène que je raconterai tout à l'heure et dans laquelle un petit garçon de dix ans vient ramasser des mangues à la lumière de la lune. Kōṭantra vaḷappile, « dans le jardin des Kôdanthra »… Kôdanthra, un taṟavāṭụ (ce qui désigne à la fois le lignage et la maison natale), est l'une des sept ou huit grandes Maisons nayar qui composaient jadis le village de Thakazhi.

Les arbres fruitiers les plus répandus dans les jardins de ce genre sont, dans l'ordre d'importance décroissante, le manguier, le jaquier et l'anacardier (qui donne les noix de cajou). L'ombrage qu'il procure fait l'humanité du manguier (a shade tree) et réciproquement c'est un arbre anthropophile. Bien qu'il ne soit pas très répandu en forêt, on le trouve souvent à l'état sauvage sur le site d'un ancien village repris par la jungle; cela s'explique par le fait que les noyaux de mangues qu'un humain a jetés dans la nature après avoir mangé le fruit germent facilement; Mangifera indica est une espèce végétale qui prospère particulièrement dans les environnements humains. Chacun apprend très tôt qu'il n'est pas prudent de grimper sur les branches pour cueillir les fruits. Non seulement les branches sont cassantes et l'on risque de se rompre le cou, mais surtout, lorsque vous cueillez le fruit en cassant le pédoncule, celui-ci à l'endroit de la cassure et la queue du fruit sécrètent des gouttes de sève extrêmement caustique qui, au contact de la peau, provoquent des brûlures. On préfère attendre qu'un coup de vent ou l'intrusion d'un corbeau dans la frondaison secoue les branches et fasse tomber les fruits mûrs pour les ramasser.

 

Télécharger Thakazhi, 'Sous le manguier'

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Du manguier au Gandharva
Iconicité, écologie symbolique et mise en scène: Pâppi et Bâlan

« Dans l'enclos de la grande Maison nayar des Kōṭantra, à côté du temple du Gandharva du côté sud [l'orientation auspicieuse], il y avait un manguier de qualité exceptionnelle, ou un manguier [aux fruits] délicieux (varikkamāvụ) »

varikkamāvụ = un de ces manguiers (māvụ) qui font l'orgueil d'une Maison nayar, un manguier tutélaire, un manguier produisant une pluie de mangues «délicieuses» (varikka). Synecdoque. Lorsque, dans la traduction anglaise que j'ai citée ci-après, le traducteur passe de l'article indéfini à l'article défini: “the Varikka mango tree”, il joue sur l'iconicité des noms propres et fait (abusivement) de l'adjectif varikka un nom propre.

Histoire de pāppi et bālan

«Comme une voix sans corps»

The vacation is over. It is time for Balan to go back to Alappuzha. He sets off, his trunk carried by a porter. He feels that someone called his name from under that Varikka mango tree. He turns around. Pappy is standing under the jasmin bower [tonnelle], in front of the Gandharva's temple. She asks: "Are you going, Balan?"

"Hmm."

He walks on. In Balan's heart, there are some faint stirrings. There is something undefinable in her calling out his name. It is like a disembodied voice (atụ aśarīripōleyirunnu).

 

«Un murmure sourd du bosquet aux serpents»

[1. Traduction ethnographique]

As in old times they met one evening under the mango tree (varikkamāvụ). She had finished bathing early. Her hair was loose and thrown back and she had wrapped about a clean white skirt with a black border. The skirt reached up to her waist. He looked at her carefully, and for the first time in her life she trembled before him. She was eighteen years old.

A faint breeze blew, like an expiration of the Gunter temple standing above them at the edge of the greenish pool. A murmuring sound emerged from the serpent grove.

[Cobras and statuettes of cobras are worshipped in small groves by Brahmins and Nayars. This beautiful reptile functions as the totem of the latter caste (Bhagavati, the consort of Shiva, is their principal deity) .]

Her head was bent down, while a smile of increasing brightness played over her face—the manifestation of beauty—making shyness on the countenance of a woman. Balan took two steps forward. Paapi crossed her arms.

[Meaning that she crossed her arms over her breasts, putting one hand on each shoulder. This is a characteristic gesture of South Indian women, often assumed while they are talking or standing idly.]

[From "A faint breeze blew... " to this point, 20/39 of the words are "felt" as Sanskrit, contrasting with the less than five per cent of such Sanskrit words on most preceding pages. "Sanskrit" here does not necessarily mean "etymologically of Sanskrit origin;" a word such as (stri), "woman," has been completely incorporated into colloquial Malayalam and is now the standard term for its referent. Compare the first sentence in the story, <appol uru katadiccu. a varikkyamavinde manatta muttuna kombugalil pettikulagal kidannadunu>, containing not a single "Sanskrit word," with <oru marmmaraśabdaṃ utirnu. pappiyude mukham avanadamayi. strigalude mukhatte agadamakkuna lejjeyude pragadanam. uru pragabmeriya mandahasam>. The foregoing passages are not marked for stress and external sandhi. At moments of romantic intensity the writer moves unselfconsciously into the more elevated speech forms. Neither the author nor the translator was at first aware of the abrupt shift in style at this point. although the former is opposed on principle to the use of Sanskritized language.]

Balan caught one of her hands and pressed it gently. She raised her face and their eyes met. The next moment he loosened his hold. She vanished.

 

[2. Traduction exacte et littéraire]

They meet as usual at dusk under the Varikka mango tree. She bathes early, and hangs her face loose. She wears a white, chutti-putava (without a blouse as is the custom). For the first time, Pappy is scared while in front of Balan. A gentle breeze blows like the sigh of the gandharva temple; a rustling sound rises in the sacred snake grove. Pappy's face is lowered. An expression of bashfulness that makes a woman's face attractive—a bright smile—plays upon her face. Balan moves two steps forward. Pappy's hands make a cross on her chest. She is eighteen.

Balan catches her hand and presses it softly. She raises her face. Their eyes meet. The next moment, Balan's grasp slackens. She disappears.