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© Les Festes de Thalie

Scénographie d'une ronde d'enfants
ou le mixte parler-chanter-danser

Jeudi 5 novembre 2009

1er temps. — Je pars du vocable (pragmatique) qui devient une ronde (sémantique). Exemple: une comptine, formule enfantine (parlée ou chantée) du type «Am, stram, gram…» qui sert à compter

Lorsque la comptine devient une ronde, exemple: «Il court il court le furet… Il est passé par ici, Il repassera par là», apparaît l'ubiquité du parallélisme poétique, dont la structure est aussi un comptage.

2e temps. — Je pars de la ronde (oralité) qui devient une chanson ou romance (écriture)

1 / La voix qui chante déborde la parole retenue par la langue

Dans Viva Voce deux pages:

http://ehess.tessitures.org/vivavoce/chant/sons-detaches-de-la-voix/voix-geste-parole.html

http://ehess.tessitures.org/vivavoce/chant.html

Une périodisation dans notre culture européenne, sans valeur mais pour fixer les idées:

  • l'idéologie de la fusion parler–chanter en 1600, lorsque les humanistes florentins inventent l'Opéra;
  • l'avènement au 17e siècle de la culture lettrée où triomphent l'écriture et le visuel;
  • un nouveau culte de la vive voix au 18e siècle (Jean-Jacques Rousseau).

Le passage de l'oralité à l'écriture transforme le mixte parler-chanter-danser sans pour autant le détruire: ce parler-chanter-danser des illettrés est mis en scène par les écrivains et les érudits et projeté dans un passé immémorial, primitif et proche de la Nature.

L'intérêt pour la chanson folklorique qui naît au 18e siècle pour s'épanouir au temps du Romantisme doit s'interpréter dans le cadre d'un nouveau culte de la vive voix et de nouvelles formes d'écriture littéraire qui créent une oralité seconde. Ecrivains et artistes (dans les arts du spectacle) reconstruisent alors l'oralité au second degré, une oralité lettrée. La confusion est permanente entre le chant (assonances) et la poésie (versification): on projette le modèle de la poésie sur les vieilles chansons dont les poètes, croit-on (évolutionnisme), ont continué la tradition en la polissant.

Paul Bénichou, Nerval et la chanson folklorique, pp. 37-38.

«Ce n'est guère qu'au [XVIIIe s.] qu'on voit se développer l'apologie sans arrière-pensée de la naïveté poétique, inspirée par une connaissance plus effective du patrimoine oral français ou européen. Rousseau l'un des premiers rend hommage à la poésie populaire sur un ton grave:

Après le souper, on veille encore une heure ou deux en teillant du chanvre [teiller, c'est séparer la fibre de l'écorce ou teille], chacun dit sa chanson à son tour. Quelquefois les vendangeuses chantent en chœur toutes ensemble, ou bien alternativement à voix seule et en refrain. La plupart de ces chansons sont de vieilles romances dont les airs ne sont /38/ pas piquants; mais ils ont je ne sais quoi d'antique et de doux qui touche à la langue. Les paroles sont simples, naïves, souvent tristes; elles plaisent pourtant.

La Nouvelle Héloïse, 5e partie, lettre VII (Veillées à Clarens).

C'est bien dans ces veillées rustiques, plus qu'en toute autre occasion, que vivait et se transmettait autrefois le chant traditionnel. D'autres s'intéressent plus précisément au style et à la versification des chansons orales. Le grave Bouchaud croit voir dans une version de Marianson un exemple de cette "poésie rhythmique" où les paroles, sans rime ni mesure fixe, s'adaptent simplement au chant: telle fut selon lui la poésie des Hébreux; les vers blancs anglais et les versi sciolti italiens ont continué cette tradition en la polissant, mais elle a subsisté sans interruption dans le peuple, ainsi qu'en témoignent "nos vieilles chansons à danser en rond" et la "romance" de Marianson

* […] La confusion entre la versification des chansons folkloriques, en général assonancée (mais souvent fort incertaine dans les versions les plus délabrées) et les vers blancs usités dans certaines littératures de l'Europe se retrouvera… chez Nerval.»

Lire dans cette perspective la ronde d'enfants et la chanson d'Adrienne dans Sylvie.

2 / De la Chanson à la Romance puis à l'Epopée

Dans cette réflexion préliminaire autour de Gérard de Nerval, me servant de la comparaison entre l'Europe et l'Inde pour avancer dans mon projet de scénographies de la voix, je prépare notre cheminement indianiste, qui nous mènera de la ronde d'enfants sous un manguier du Kuttanad (12 novembre) à la récitation des épopées le soir devant la lampe à huile (19 novembre) puis à une littérature contemporaine du mixte parler-chanter-danser où le roman à tiroirs imitant la structure du Mahâbhârata prend la forme d'un Art total (17 décembre).

Paul Bénichou, Nerval et la chanson folklorique, pp. 43-44.

«Pourquoi ce nom de romance et quel sens lui donnait-on? Le mot vient de l'espagnol, où il désigne les chansons narratives de tradition orale*. Il est passé en français vers le XVIe siècle, avec un sens voisin, qu'il a au XVIIIe. On l'a naturellement préféré à ballade, qui avait la même signification en Angleterre, mais qui en France restait attaché à un type fort usité de poème médiéval à forme fixe. Le commentateur des Reliques de Percy dans la Gazette littéraire écrit: "Les Anglais donnent le nom de Ballades à ces vieilles chansons que nous nommons Romances." Romance est resté en /44/ usage pendant tout le XVIIIe siècle. C'est seulement plus tard qu'ayant perdu son sens précis il s'est vu concurrencé par ballade, sous l'influence des poètes allemands qui avaient entre temps emprunté ce terme à l'Angleterre.

La romance au sens français, comme le romance castillan ou la ballade anglaise, raconte une action…»

* […] poèmes narratifs… poèmes épico-lyriques traditionnels…

3 / De l'oralité à sa reconstruction lettrée

Paul Bénichou, Nerval et la chanson folklorique, p. 52:

«Sous l'Empire et la Restauration, une communication en quelque sorte naturelle entre la tradition orale et le public bourgeois se continue par les chansonniers et recueils de rondes publiés en grand nombre à l'intention des amateurs de danse aux chansons. Ainsi paraît en 1812 chez Delaunay à Paris un Chansonnier de société ou choix de rondes, qui contient à côté de chansons purement lettrées, dans le style de la poésie fugitive de ce temps-là, une section de «rondes villageoises» (en général cousu de fil blanc), et surtout une section de «rondes naïves», dont plus d'une indubitablement folklorique (le Petit Mari, plusieurs Malmariées) et d'autres apparemment telles ou en tout cas fort bien imitées.»

J'évoquerai le dossier du «conte lettré» (les contes de Perrault). Entre autres références importante que je dois à Catherine Velay-Vallantin: Nancy L. Canepa, Ed., Out of the Woods. The Origins of the Literary Fairy Tale in Italy and France, Detroit, Wayne State University Press, 1997; Jean Perrot (Sous la dir. de), Tricentenaire Charles Perrault. Les grands contes du XVIIe siècle et leur fortune littéraire, Paris, In Press Editions, 1998.

 

Télécharger Nerval, 'Fantaisie' et 'Adrienne':

nerval_adrienne.pdf

262 K