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© Les Festes de Thalie

La voix intérieure et la matrice de tout nom propre

séminaire du 7 janvier 2010

Je vais à la rencontre de ma voix. Je suis à moi-même mon premier auditeur, en ce sens que la voix intérieure, une voix sourde et sans signal, précède la parole et le chant. Quand nous parlons ou chantons, la voix qu’on entend, la vive voix, est une énonciation prenant le relais de ce que linguistes et psychologues de la sensori-motricité appellent «la voix intérieure» et qui précède l'énonciation:

http://ehess.tessitures.org/vivavoce/iconicite/perception/voix-interieure.html

La parole et le chant sont le premier relais de cette voix intérieure, une voix sourde avant la vive voix. La métaphore du relais est à prendre au sens de «Dispositif technique permettant à une énergie relativement faible de déclencher une énergie plus forte et servant à retransmettre un signal en l’amplifiant». Voilà la conception occidentale contemporaine de la voix intérieure à l'origine de la production de la vive voix.

Des philosophes indiens ont développé des conceptions comparables et en particulier sur les thèmes suivants: 1°) le mantra OM, matrice de tous les mantras, est une voix intérieure révélée dans l'intuition; 2°) cette voix intérieure (chez les humains) est identique à l'instinct (chez les animaux); 3°) la réalité est d'essence phonique et les phonèmes qui composent un mantra sont le germe sonore des êtres (les divinités) qu'ils servent à invoquer.

Ces conceptions indiennes me semblent utiles pour penser le fonctionnement de ce que les linguistes, les sémioticiens et les philosophes de la logique (comme Peirce ou Kripke) appellent un nom propre et dont l'énonciation possède un pouvoir iconique. Si l'on accepte de prendre «nom propre» au sens technique que lui donnent les logiciens selon lesquels toute phrase prise comme un tout (un diagramme, disait Peirce) constitue un nom propre, les mantras sont des noms propres. Mais cette façon d'aborder la question de l'iconicité des noms propres repose sur plusieurs présupposés que voici.

J'interprète comme des noms propres les mantras et les maximes ou Grandes Formules des théologiens hindous — les mahâvâkya tels que tat tvam asi. Je pose avec les logiciens et philosophes du langage qu'une phrase prise comme un tout dans l'intuition fonctionne comme un nom propre et qu'elle est donc douée d'un pouvoir iconique. Je distingue, comme Madeleine Biardeau dans le texte cité ci-dessous, la langue ordinaire («la parole pour communiquer») et la voix intérieure («la parole interne qui se révèle dans l'intuition»). Autrement dit, je suppose l'existence d'une langue iconique (la langue des mantras) sous la langue ordinaire. Je partage donc ce que Paul Friedrich appelait la version forte de l'hypothèse de Sapir-Whorf ou bien encore la thèse de Jean Paulhan dans Les Hain-tenys: il existe une langue poétique sous la langue ordinaire, et c'est seulement dans cette langue poétique que les mantras, maximes et autres noms propres ont le pouvoir d'instaurer la présence (téléprésence, réalité virtuelle) des choses, des personnes ou des événements qu'ils invoquent.

 

1 / Le mantra OM, voix intérieure entendue dans l'intuition

Voici la thèse de Bhartrhari lumineusement exposée par Madeleine Biardeau dans Théorie de la connaissance et philosophie de la parole dans le brahmanisme classique (Paris, Mouton, 1964), pp. 410–411. L'intuition sonore concentrée dans le mantra OM (le pranava) est au-delà des opinions courantes des philosophes et des controverses philosophiques engluées dans la Mâyâ et fruits de l'imagination des lettrés et du langage courant (le vyavahâra). Au-delà du langage ordinaire et des opinions, la parole vive des mantras reproduit la voix intérieure (âgama), qui se révèle dans l'intuition ou dans l'instinct, et qui n'est autre que la Voix (vâc) ou Brahma comme réalité sonore (Sabdabrahman). Biardeau traduit Bhartrhari, Vâkyapadîya I, 5–9 qui enseigne:

Bhartrhari, VP I, 5–9 (Biardeau, 410)

«C'est de Lui [= le Sabdabrahman] que le Veda est moyen d'accès et figure (prâptyupâyo'nukâras ca); quoiqu'Il soit un, les grands voyants l'ont transmis comme comportant de multiples voies séparées les unes des autres. Ses divisions ont de multiples recensions, mais ce sont des membres annexes d'un seul et même rituel; dans les différentes branches, on observe que le pouvoir (expressif) des mots est fixé (sabdânâm yatasaktitvam tasya sâkhâsu drsyate). Quant aux textes de la Tradition qui sont aussi de formes multiples et dont le but est tantôt visible, tantôt /411/ invisible, ce sont les connaisseurs du Veda qui leur ont donné forme en se fondant sur ce dernier à l'aide de signes indicatifs (lingebhyo). C'est en se fondant sur ce qui, en lui, a forme de glose explicative (arthavâda-rûpâni), que les opinions des monistes et des dualistes, fruits de leur imagination (svavikalpajâh), ont été conçues de différentes manières. La connaissance vraie (satyâ…vidyâ), celle qu'on appelle 'perfection' (visuddhis tatroktâ), on y accède par un seul mot (ekapadâgamâ); elle est tout entière sous la forme du pranava [= le mantra AUM ou OM] qui ne contredit aucune opinion (yuktâ pranavarûpena sarvavâdâvirodhinâ)

«[…] Les opinions métaphysiques sont fondées sur de simples gloses explicatives du rituel. […] La parole exprime l'action, qu'il s'agisse d'ailleurs de la parole interne — âgama[= ce que j'appelle voix intérieure] qui se révèle dans l'intuition [pratibhâ], ou de la parole formulée pour communiquer un enseignement:

Bhartrhari, VP I, 121–122 [trad. modifiée] (déjà Biardeau, 318)

«Tout mode d'action en ce monde (itikartavyatâ loke sarvâ) est fondé sur la parole [la vibration vocale] (sabdavyapâsrayâ); même un bébé en a la connaissance grâce aux dispositions acquises dans ses vies antérieures. Le premier mouvement des organes, la première poussée du souffle vers le haut, le premier choc sur les points d'articulation ne [se produiraient pas] sans l'impulsion [donnée par] la parole [la vibration vocale] (na vinâ sabdabhâvanâm)."

«Le domaine du rituel est du même coup largement dépassé: c'est toute l'activité, tout savoir-faire même instinctif qui est le fruit de la parole, et en cela les animaux ne sont pas différents des hommes […].»

 

2 / La Voix et l'Instinct sont deux aspects d'une même réalité

Bhartrhari II, 145–152 (Biardeau, 316–317 et 411)

«Dans l'appréhension séparée des objets (vicchedagrahane'rthânâm), une /317/ intuition (pratibhâ) se produit qui est toute autre [que la connaissance d'objets séparés] (pratibhânyaiva jâyate). C'est elle que l'on appelle 'sens de la phrase' (vâkyârtha iti) quand elle est produite par le sens des mots (padârthair upapâditâm). Elle n'est exprimable d'aucune manière aux autres, mais elle est réalisée (siddhâ) par un processus (vrtti) propre à chaque être individuel (pratyâtmâ) et n'est pas explicable même par son auteur (pratyâtmavrttisiddhâ sâ kartrâpi na nirûpyate). […]

Qu'elle soit directement produite par la parole [reçue de l'extérieur] (sâksâcchabdena janitâm) ou qu'elle prenne la forme des impulsions [internes de la parole comme instinct] (bhâvanânugamena), personne ne se passe d'elle quand il s'agit de savoir ce que l'on doit faire. Tout le monde la reconnaît comme moyen de connaissance droite (pramâna). C'est également sous son emprise que les bêtes savent se mettre à agir. De même que l'on observe, sous l'effet de la cuisson, dans des substances particulières (comme le lait), des pouvoir comme celui de (produire) du lait aigre qui ne sont pas dûs à un effort (ayatnajâh), de même en est-il pour les intuitions chez les êtres qui les possèdent. Qui change le chant du coucou mâle au printemps? Qui enseigne aux créatures à se faire un gîte, etc.? Quel est celui, parmi les bêtes et les oiseaux (mrgapaksinâm), qui, par l'usage, (leur enseigne) comment manger, aimer, haïr, nager, etc., actions bien connues parmi les descendances de (toutes) leurs espèces?"

«[Cette intuition] couvre aussi pratiquement tout le domaine qui pour nous serait celui de l'instinct et, à ce titre, est identique chez les hommes et les animaux. D'autre part, elle peut surgir de deux manières: soit à l'occasion de paroles entendues, soit de façon purement interne, grâce au pouvoir latent de la parole qui se trouve en chaque conscience.»

Dans les deux cas — paroles venues du dehors ou voix intérieure — je suis toujours en position d'auditeur, et non pas de locuteur. Cela diffère des conceptions du langage en Occident où la position centrale est celle du locuteur. Dans l'analyse indienne de la parole et du langage, la position centrale est celle de l'auditeur. La voix qu'il entend (s'il est humain) est strictement de même nature que l'instinct qu'il suit (s'il est animal).

 

3 / Les germes phoniques d'une présence

L'énonciation porte en germe la présence des choses, des personnes ou des événements qui sont nommés. Deux énergies sont associées à toute production de la voix, une énergie signifiante qui est celle du langage stricto sensu, et une énergie signifiée qui est d'ordre iconique. André Padoux, Recherches sur la symbolique et l'énergie de la parole dans certains textes tantriques, Paris, De Boccard, 1963, p. 298, le montre sur l'exemple des mantras:

«On peut prendre comme exemple de mantra et d'énergies divinisées leur correspondant la liste donnée par le Sâradâ Tilaka de cinquante rudra et de cinquante sakti correspondant aux cinquante phonèmes [du sanskrit]. Dans ce cas, chaque phonème est considéré comme le mantra, comme la forme sonore, de chaque rudra ou de chaque sakti, c'est-à-dire comme leur énergie, puisque dans notre système, énergie = parole. C'est pourquoi les cinquante phonèmes préexistent aux cinquante rudra et aux cinquante sakti [formes mâles et femelles de Siva]; ils sont l'énergie phonique qui les amène à l'existence et qui les anime. Sans doute les phonèmes peuvent-ils exister à tous les niveaux et, notamment, à celui, très bas, de la parole empirique: vaikharî, mais, comme nous l'avons vu, ils ne cessent jamais, quel que soit le niveau où ils apparaissent, d'être, en essence, pure énergie de la Parole: ils préexistent en Siva sous la forme de la "masse des sons": sabdarâsi. C'est ainsi que les cinquante phonèmes représentent cinquante aspects plus ou moins élevés de l'énergie de Siva et qu'ils sont la source et le fondement des cinquante rudra. Cela est exprimé fort exactement par le Yâmala Tantra lorsqu'il écrit: devatâyah sarîram tu bîjâd udpadyate dhruvam: "En vérité le corps de la devatâ est produit par le germe phonique". On exprime cela aussi en disant que deux énergies sont associées à tout mantra: une énergie "qui exprime", ou "signifiante": vâcakasakti qui est le mantra lui-même, et une énergie "qui est à exprimer", ou "signifiée": vâcyasakti, qui est la devatâ. Ici comme ailleurs le deuxième aspect [le corps de la devatâ] découle du premier [le germe phonique], puisque c'est la Parole [le phonème] qui est originelle et productrice et qu'elle précède son objet [le corps de la déesse].» [Padoux]

Limitons-nous à préciser la scénographie de la voix sans céder à la tentation de l'herméneutique. Mais surtout plaçons-nous, aux rebours de nos habitudes occidentales, non pas du point de vue du récitant mais du point de vue de l'auditeur qui entend prononcer un mantra. Lorsqu'un mantra est récité, si je comprends bien l'analyse qui en est faite ici, le langage, par la voix qui porte le mantra à l'oreille des participants au rituel, développe à la fois une force et une fonction. Soyons concrets: il s'agit bien d'une force physique et psychophysiologique de la voix humaine: des vibrations sonores qui induisent chez l'auditeur des réactions sensorimotrices modifiant son souffle, sa propre voix et sa pensée. Ma thèse est que cette force physique et psychophysiologique de la voix que j'entends déclenche en moi une voix intérieure. La récitation n'est complète que lorsque, sous l'effet de la force illocutoire du mantra, la voix intérieure de tout participant à cet acte de parole est venue rejoindre la voix entendue. Quant à la fonction du langage qui est alors mise en jeu, il me semble que c'est l'iconicité: l'énonciation d'un mantra instaure la présence (téléprésence, réalité virtuelle) des choses, des personnes ou des événements qu'il invoque.