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© Les Festes de Thalie

14 janvier 2010
Un dialogue de Śaṅkara sur la non-narrativité du Soi
La Vākyavṛtti, lecture protreptique sur le chemin de Bénarès

Représentons-nous le pèlerin sur la route et la fonction des «livres» qu'il emporte dans son baluchon.

Paramu Âshân emportait dans son baluchon deux «livres» gravés en écriture malayalam sur feuilles de palmier serrées entre deux plaquettes de bois de teck. Quand il s'arrêtait pour se reposer au pied d'un arbre, il en lisait à mi-voix quelques śloka-s. Il avait choisi un morceau d'épopée (la Bhagavadgîtâ) et un condensé des Upaniṣad-s (Shankara). Des morceaux de vive voix mise en scène, puisque dans les deux cas ce sont des dialogues. Qu'est donc l'attitude de celui qui part et ne parlera presque plus à personne, se réfugiant solitaire sur la Route dans une sorte d'exil intérieur? Il dialogue avec lui-même par la lecture qui est śruti, «révélation, audition» d'un récit ou d'un dialogue, où les noms propres et les maximes, en vertu de leur iconicité, le mettent en présence de soi ou du Soi.

Paramu Âshân avait choisi un texte de Śaṅkara dans sa bibliothèque. Un choix dans le choix. Choisir Śaṅkara, c'est à nouveau prononcer un nom propre, «Śaṅkarācārya», doté d'un pouvoir iconique et qui est la manifestation vocale et perceptive de l'intention intérieure — partir en quête de soi — qui sous-tend la décision de prendre la Route.

L'objectif de ce séminaire est d'étudier, sur l'exemple ethnographique choisi, cette audition d'une voix intérieure, sa force protreptique (rhétorique de la conversion), la nature de l'oralité (le format de production de la voix), l'iconicité des noms propres.

Deux types de documents à l'appui: 1°) des passages de la Vâkyavrtti, analysés, traduits et commentés; et 2°) des références à nos auteurs classiques sur les questions d'anthropologie linguistique impliquées dans cette scénographie dont les mots-clés sont:

cadre de participation, connotation, dénotation, dialogue, discours/histoire, énonciation, format de production, iconicité, indexicaux, maxime, métalepse, métonymie, narrativité, nom propre, performance, protreptique, style indirect libre, téléprésence, théâtralité, voix intérieure, voix off, voix sourde.

Résumées à l'essentiel, néanmoins, les deux grandes questions d'anthropologie, de linguistique et de théorie des arts de parole que j'aborde dans ce cycle de séminaires sont: le recours des écrivains et philosophes indiens à l'iconicité des noms propres d'une part, et à la métalepse narrative d'autre part.

Iconicité des noms propres. C'était l'essentiel de mon propos le 7 janvier et je développe ce thème le 14 janvier J'esquisse une lecture et une interprétation pointues de quelques passages du texte en question de Shankara, la Vâkyavrtti, où le maître offre une explication (vrtti) de l'une des Grandes Formules (vâkya) de la théologie brahmanique, la formule tat tvam asi, que j'interprète comme un nom propre au sens de Peirce et Kripke et qui (comme les mantras) possède une force instauratrice d'une présence.

Métalepse narrative. Je m'expliquerai brièvement aujourd'hui sur le risque que j'ai pris de trahir de deux façons les règles de la philologie et de l'indologie classiques: non seulement j'emploie des néologismes (comme iconicité), mais pire encore ma lecture de Shankara est contaminée par son enchâssement (embedding) dans le récit romanesque d'une histoire de vie qui en fait ressortir la force dramatique. Mais ce procédé sera étudié pour lui-même dans les deux prochains séminaires. Notons seulement aujourd'hui que le dialogue protreptique entre le Maître et le disciple est enchâssé dans un récit épique (la Bhagavadgîtâ enchâssée dans le Mahâbhârata) ou dans une saga (Paramu Ashân lecteur de la Vâkyavrtti au cours de l'une des histoires racontée dans Kayar). La situation idéale décrite dans les Upanishad-s, leurs commentaires et condensés synthétiques tels que la Vâkyavrtti, est dramatisée et contextualisée lorsqu'elle est ainsi enchâssée dans le récit de mille et une histoires aux dimensions politiques et sociales.

Je vais décrire (en procédant exactement à une mise en scène) une décision philosophique (une prohairesis au sens stoïcien du mot, une décision qui est l'élucidation d'une intention morale précédant et dictant la décision de «prendre la Route»), décision induite par un dialogue «protreptique» (exhortatif) dans lequel le Maître conduit le disciple à «se détourner de» (la bigarrure du monde sensible) «pour se tourner vers» (une voix intérieure). Il s'agit pour le disciple (et pour le pèlerin lecteur de ce dialogue protreptique) de se mettre en situation d'écoute pour que puisse jouer l'iconicité du nom propre qu'il entend prononcer. Cette iconicité, ce pouvoir d'invocation et d'instauration d'une présence, fonctionne d'abord sur le nom Kâshî, puis fonctionnera sur (le nom) Tattvamasi, etc.

La Vâkyavrtti offre l'explication (vrtti) des formules ou maximes (vâkya) des Upanishad-s, qui sont au nombre de quatre:

Prajñānaṃ Brahma - "Conscience Brahman" (Aitareya Upanishad 3.3 Rig Veda)
Ayam Ātma Brahma - "Ce Soi-ci Brahman" (Mandukya Upanishad 1.2 Atharva Veda)
Tat Tvam Asi - "Cela Tu Es" (Chandogya Upanishad 6.8.7 Sama Veda)
Ahaṃ Brahmāsmi - "Je Suis Brahman" (Brhadâranyaka Upanishad 1.4.10 Yajur Veda)

C'est l'histoire d'un disciple venant solliciter un sat-guru de lui enseigner par pure sollicitude ce qui le libèrera de l'esclavage de cette existence (asmât bhava-bandhanât). Le guru répond:

«Cette question particulière (vacana-vyaktih) que tu poses est excellente. Je vais te le dire très clairement. Ecoute avec ton manas attentif. C'est ceci—

Le savoir (yat jnânam) venu (-uttham) de phrases telles que "Tu es cela" (tat-tvam-asy-âdi-vâkyottham), qui a pour objet (visaya) l'identité (tâdâtmya) du jîva et du parâtman (jîva-parâtmanoh, gén. duel), ce savoir est le moyen (sâdhana) de la libération (mukti > mukti-sâdhanam).»

Sans que je puisse ici étayer ma thèse, j'indique d'un mot que ce savoir est une intuition sonore, littéralement une śruti «révélation, audition» qui reçoit (écoute) la prononciation d'une formule instauratrice d'une présence à Soi. Ce savoir, et c'est là pour aujourd'hui ma thèse, est produit par une Voix intérieure entendue en situation d'énonciation (in performance). Ce savoir est indissociable d'une scénographie.