séminaire du 7 janvier 2010
Dans le champ de la linguistique, de la poétique et de la sémiotique contemporaines, le concept et la problématique de l'iconicité ont été inventés ou du moins explicités par Roman Jakobson. Lire une présentation de cette problématique et du rôle qu'a joué Jakobson pour la faire émerger dans Viva Voce:
http://ehess.tessitures.org/vivavoce/iconicite/dans-langage.html
Une question plus pointue est venue se greffer sur l'héritage de Peirce et Jakobson lorsque Gérard Genette a développé sa thèse de «l'éponymie du nom» elle aussi brièvement présentée sur Viva Voce:
http://ehess.tessitures.org/vivavoce/iconicite/dans-langage/noms-propres.html
Deux textes classiques, l'un de Jakobson et l'autre de Genette, ont été scannés et mis en lecture dans notre bibliothèque numérique à l'appui de ce séminaire; je n'y reviens pas. Je reprends aujourd'hui ce thème de l'iconicité des noms propres sur des exemples ethnographiques et littéraires étudiés de première main comme indianiste en proposant des alternatives critiques qui me viennent de l'Inde.
Car l'analyse linguistique, poétique et sémiotique que je développe est ethnographiquement située. Un jour un homme décide de partir pour Bénarès. D'innombrables hindous, hommes ou femmes, ont ainsi choisi la voie du Renoncement: prendre la Route et se fondre dans la foule des pèlerins qui, depuis des siècles, parcourent l'Inde en direction de Bénarès. Le nom propre (quand le nom de «Kâshî» vous vient aux lèvres) fonctionne comme un mantra: il possède la force instauratrice d'une présence de la ville nommée. Une «ville personne» comme disait Proust cité par Genette sur la page de Viva Voce ci-dessus:
«Mais les noms présentent des personnes — et des villes personnes — une image qui tire d'eux, de leur sonorité éclatante ou sombre, la couleur dont elle est peinte uniformément.» [Proust]
C'est ainsi que fonctionne le nom de Kâshî au début du chapitre 15 de Kayar sous la plume de Thakazhi:
paramu âsân kâsikku pôkunnu. kâsikku pôkân vaZi côdikkêNTa.
jalapâtram tûkkiyiTTu mâRâppum bhêsi, kâvimuntum dhariccu vaTiyum kuttippiTiccu
naTannâl, â yâtra kâsiyil cennettum. vaZivakkil eviteyenkilum
vînaTiññillenkil; atânu kâsiyâtra.
«Paramu Âshân allait à Kâshî. On n'a pas à demander (côdikkêNTa = forme négative polie de l'impératif de côdikkuka "demander") la route (vaZi) pour aller à Kâshî. Il avait suspendu [à son épaule] (tûkkiyiTTu = participe passé <tûkkuka "suspendre") un jalapâtram (pot à eau rituel) et il portait (bhêsi < bhêsuka) un mâRâppu (baluchon), il était vêtu (dhariccu) d'un kâvimunti (la robe <munti> safran <kâvi> du renonçant) et il tenait fermement (kuttippiTiccu) un bâton (vaTi) en marchant (naTânnal <naTakka). Ce (â) voyage (yâtra) aboutirait bien (cenn-ettum < cem "excellent" + ettuka "arriver, atteindre") à Kâshî (kâsiyil). Si toutefois (enkilum) sur la route (vaZivakkil) il ne lui (eviTe) arrivait pas un mauvais (vîn) coup (aTi > vîn-aTinnillenkil = forme de conditionnel): c'est là (atânu) le voyage vers Kâshî (kâsiyâtra).»

Notons: 1°) Le récit au style indirect libre: «On n'a pas à demander…» et «atteindrait bien Kâshî, si toutefois il ne mourait pas en route…» sont des pensées rapportées; et 2°) Le style répétitif, répétitions des mots Kâshî et vaZi (la Route) dont l'énonciation, selon moi, a une force iconique. Il n'y a pas de différence entre nom propre (Kâshî) et nom commun (la Route).
Deux spécificités importantes de la syntaxe dans l'Inde en sanskrit et dans les vernaculaires: 1 / Les substantifs et les noms propres sont confondus; 2 / Dévaluation des substantifs au profit des verbes.
Frits Staal, Oriental Ideas on the Origin of Language, Journal of the American Oriental Society, Vol. 99, No. 1 (Jan. - Mar., 1979), pp. 1-14 [Presidential Address, 1978]:
(Staal, 9) Sanskrit does not distinguish between names and nouns—at least outside grammar. Both are called nâman, which is directly related to Greek /onoma/ and Latin nomen. The Indians therefore did confuse names and nouns. However, it did not matter much. In India, language is not something with which you name something. It is in general something with which you do something. Therefore, performatives, speech acts and pragmatics all developed in India, and verbs are at least as important as nouns. Though nouns are occasionally confused with names, both were regularly distinguished from other kinds of words and parts of speech.
Les noms (nâman), noms propres autant que noms communs, sont de l'ordre du discours et de la description du monde sensible. Ils jouent un rôle moins important que les verbes (khyâta) qui sont de l'ordre de l'action et du récit:
(Staal, 12) Our final topic is names in India. In Mîmâmsâ [l'herméneutique des Veda-s], they are recognized, but subordinated to injunctions. Elsewhere, they also play a relatively subordinate role, though there are exceptions of various kinds. In Indian philosophy, a general expression for the empirical world is ‘the world of names and forms’ (nâmarûpa).
Ces spécificités indiennes confortent la thèse que je soutiens concernant les noms propres lorsqu'ils sont mis en scène dans l'énonciation. L'énonciation des noms propres a une force iconique au sens de Jakobson qui pour expliciter sa pensée sur ce point donnait l'exemple canonique de Nevermore:
http://ehess.tessitures.org/vivavoce/iconicite.html
Je dirais que l'énonciation — qui peut prendre la forme d'une répétition lancinante — d'un nom propre suscitant une nostalgie, des images ou une attente dans la pensée de l'auditeur participant à cette énonciation, comme c'est ici le cas de Kâshî, fait entrer l'auditeur dans un système de Correspondances où les mots, les couleurs et les sons se répondent (s'il est permis d'évoquer Baudelaire) et instaure une Téléprésence (réalité virtuelle) de la chose nommée.
Je m'aventure un peu plus dans l'interprétation des quelques lignes de Kayar ci-dessus qui décrivent Paramu Asan sur la route de Kâshî. Deux procédés rhétoriques ou stylistiques sont associés pour suggérer qu'à chaque pas de cette marche littéralement interminable (tant sont fortes les chances de mourir en route) le voyageur est déjà en pensée à Kâshî: le style indirect libre, et l'iconicité du nom plusieurs fois répété (comme venant d'une voix intérieure).