Dis-moi qui je suis

séminaire du 14 janvier 2010

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V Ā K Y A V Ṛ T T I , «EXPLICATION DES FORMULES», de   ŚAṄKARA (le plus éminent philosophe indien, VIIIe s.)

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9.- Le disciple dit : «Je ne saisis pas clairement, Bhagavan, le sens des mots. Comment saisir alors le sens de la formule "Je Brahman" (aham brahman iti)? Dis-moi!»

10.- Le maître dit : «Tu as dit vrai. Il n'y a pas d'ambiguïté là-dessus: la compréhension du sens des mots est effectivement la cause de la compréhension du sens de la formule.

11.- Pourquoi ne te connais-tu pas toi-même […]?

12.- Détourne-toi du corps… et tourne ta pensée vers…

13.- Un corps, une jarre par exemple, n'est pas âtman (an-âtmâ) puisqu'il possède des couleurs, etc...»

14.- Le disciple dit : «Puisque, sur la force des arguments que tu viens de dire (ukta-hetu-balât), on doit convenir qu'un corps n'est pas âtman, veuille montrer (pratipâdaya) l'âtman directement (sâksât), comme un myrobolan dans la paume de ta main!»

karâmalakavat sâksâd âtmanam pratipâdaya

sâksât = littér. "[voir] avec ses propres yeux" = evidently; directly; in person; actually; immediately.

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C'est le condensé d'un dialogue qu'on peut lire dans la Brhadâranyaka Upanisad III, 4

Usasta demande à Yâjnavalkya de lui expliquer le Brahman qui peut être vu sâksâd aparoksâd et de lui montrer le soi en toutes choses. Yâjnavalkya dit à Usasta que ce soi est le sien à lui Usasta. Mais Usasta n'est pas satisfait, et demande une ostension. Je ne résumerai pas les textes au style indirect. Il faut garder la forme dialoguée. Le dialogue est essentiel à l'analyse philosophique, car c'est une analyse protreptique, qui va éduquer, orienter, persuader.

BU III,4,1

Alors Usasta Câkrâyana l'interrogea:

Yâjnavalkya, dit-il, le brahman qui [peut être saisi] immédiatement et sans détour (yat sâksâd aparoksâd brahma) [= par intuition et sans inférence], l'âtman intérieur qui est dans tout, explique-le moi.
— C'est ton propre âtman qui est dans tout.
— Comment est-il, ô Yâjnavalkya, cet [âtman] qui est dans tout?
— Ce tien âtman qui respire dans le prâna, c'est lui qui est en tout…

sâksât "avec ses propres yeux" = evidently; directly; in person; actually; immediately.
aparoksât = "sans [avoir à inférer ce qui est] invisible" < a-paroksa "non invisible"
paroksa = paras+aksa "beyond the range of sight"; invisible, absent, inintelligible, secret, caché

BU III,4,2

Alors Usasta Câkrâyana lui dit:

Tu m'indiques les choses comme s'il s'agissait de distinguer des objets matériels: "Ceci est une vache, ceci est un cheval". [Simples perceptions et non pas intuition.] Mais le Brahman qui [peut être saisi] avec évidence et sans inférence (yat sâksâd aparoksâd brahma), l'âtman intérieur qui est dans tout, explique-le moi.

— C'est ton propre âtman qui est dans tout.
— Comment est-il, ô Yâjnavalkya, cet [âtman] qui est dans tout?
— Tu ne peux pas voir le voyant de la vue; tu ne peux pas entendre l'auditeur de l'audition; tu ne peux pas percevoir le percepteur de la pensée; tu ne peux connaître le connaisseur de la connaissance. C'est cet âtman à toi qui est en tout. Tout ce qui n'est pas lui est voué à la souffrance.

Alors Usasta Câkrâyana se tut.

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40,41.- Ainsi (itthyam), aussitôt que leur identité mutuelle (anyonya-tâdâtmya-) est comprise (pratipattir…bhavet), la non-brahmanité (abrahmatvam) de l'objet du mot tvam (tvamarthasya) et la médiateté ou saisie indirecte (pâroksyam) de l'objet du mot tad (tadarthasya) cessent.

(Le disciple:) — Quoi alors, s'il en est ainsi ?

(Le maître:) — Ecoute!

Se tient là (avatisthate) le Pratyag-Bodha sous la forme de l'Un-Béatitude-Plénitude.

[Bodha est ici un nom propre du Brahman: la Connaissance personnifiée. Je souligne, dans ma traduction de ce qui suit, sur l'une des connotations de bodha, «l'éveil [de la connaissance]», bref la connaissance au moment où elle surgit et prend effet, et je crois que ce concept indien de connaissance comme révélation saisie au moment même où elle s'éveille et s'établit comme une présence immédiate à soi-même est très proche du concept d'intuition dans la philosophie européenne. C'est pourquoi par convention dans ce qui suit je traduis bodhana par «l'éveil» même si le contexte impose de traduire bodha par «la connaissance».]

42.- Et les maximes telles que "Tu es Cela" (tattvamasyâdivâkyam ca) fonctionnent (pravartate) dans (locatif) la production (pratipâdane <prati-PAD to perform = l'ostension, une instauration par la parole) de l'identité (tâdâtmya = l'Atman tel qu'en lui-même), au moyen de (upâdâya + accusatif) des deux significations secondaires (laksyau… arthau) des mots tad et tvam (laksyau tattvampadârthau dvâv…, accusatif duel).

43.- Nous (asmâbhir) avons soigneusement (âdarât, adv.) expliqué (vyâkhânam) comment (tathâ…yathâ), après avoir rejeté (hitvâ) les deux formulations (dvau vâcyau) mouchetées (sabalau < sabala, "moucheté, tacheté, bigarré"), la maxime (vâkhyam) fonctionne (pravartate) dans l'éveil (bodhane, locatif < bodhana "awakening, causing to wake") du sens de la maxime (vâkyârtha < vâkya+artha-bodhane).

44-. La connaissance (bodha) qui surgit (âbhâti < â-BHÂ briller, apparaître) à cause de (instrumental) l'exercice [mental] de connexion (âlambanatayâ < â-LAMB-ana, en rhétorique: connexion entre une sensation et sa cause) entre les deux mots (sabdayoh, duel) qui ont pour fondement (pratyaya) soi (asmat-pratyaya-sabdayoh), cette connaissance (sa) ainsi mise en contact (sambhinna < sam-BHID) avec l'organe de la pensée (antahkarana-sambhinna-bodhah), c'est la dénotation du mot tvam (sa tvam-padâbhidhah).

45.- Ce qui a la Mâyâ pour déguisement (upâdhi), ce qui a le monde [sensible] (jagat) pour matrice (yoni) , ce qui a pour définition (laksana) par exemple (âdi) la propriété d'être connaisseur de toutes choses (sarva-jna-tva), ce que la saisie indirecte (paroksya) rend bigarré (paroksya-sabalah), c'est la dénotation du mot tat (tat-padâbhidhah).

46.- Puisque (yatas) il y a contradiction dans les termes (virudhyate) dans l'idée (-tâ) qu'un individu (pratyak) puisse se connaître par saisie indirecte (pratyak-paroksa-tâ) [ou], pour un seul et même être (ekasya), dans l'idée qu'il doive être complété (pûrna-tâ) par l'existence d'un double de lui-même (sa-dvitîya-tva), alors (tasmât) surgit (sampravartate) une métonymie (laksanâ, une signification seconde ou par métonymie).

47.- Quand la compréhension (parigrahe) du sens [directement proféré] par la voix (mukhyârthasya) ne peut pas être séparée (a-vinâbhûte + instr.) du sens [directement proféré] par la voix (mukhyârthena) mais néanmoins (tu) entre en contradiction (virodhe) avec [une connaissance] acquise par un autre moyen de preuve (mâna > mânântara-virodhe tu), on dit que [celle des deux qui est] l'évidence (pratîti) est une métonymie (laksanâ).

[Voyez ci-dessous la paraphrase que donne Madeleine Biardeau: «le recours à un sens secondaire [une métonymie] n'a lieu que dans le cas où deux mots pris ensemble ne donnent pas un sens cohérent, et le vrai sens des mots reste bien le sens premier même lorsqu'on doit momentanément abandonner ce dernier pour recourir au sens impliqué.»]

48.- La métonymie (laksanâ) dans les formules telles que Tat Tvam Asi (tat-tvam-asy-âdi-vâkyesu) est une métonymie [portant] sur une partie [seulement de la formule] (bhâga-laksanâ). Il n'y a pas d'autre (na+aparâ) [métonymie] que celles qui portent exactement (iva) sur les deux mots (padayor, duel) présents dans une formule telle que "Lui Moi" ("Sah Ayam" > so'yam-ity-âdi-vâkya-stha-padayor iva).

[Il y a deux métonymies, l'une sur le sens du mot Lui et l'autre sur le sens du mot Moi. Prenant à chaque fois la partie pour le tout (ce qu'est exactement une métonymie), nous prenons "Lui" comme désignant l'ensemble de tous les Autrui ou Autrui en général, et nous prenons "Moi" comme désignant non pas cet individu que je perçois là incarné dans le monde des renaissances mais le Soi en général. D'où l'évidence: "Soi est Autrui".]

49.- On doit s'exercer (abhyaset) à l'écoute (sravanâdikam) avec tranquillité (samâdi-sahita) aussi longtemps qu'il faudra pour que se réalise (drdhî-bhavet) [l'éveil de] la connaissance (bodha) du sens (artha) de la formule (vâkya): "Je Brahman" (aham brahmeti-vâkyârtha-bodha).

50.- A partir du moment où se réalise [l'éveil de] la connaissance (bodha) par le don (prasâda) que fait le Maître [à son disciple] de la révélation (sruti < sruty-âcârya-prasâdena), l'homme (purusa) est débarrassé (nirasta) sans restes (asesa) de la cause (nidâna) du samsâra (nirastosesa-samsâra-nidânah).

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Alors Usasta Câkrâyana se tut.

Expliquer le silence, en présence de cette intuition

Trois remarques de Madeleine Biardeau.

1 / La voix donne à voir ce qui n'est pas perceptible

Biardeau, apophatisme, 87

"Or on ne redira jamais trop que pour le penseur orthodoxe de l'Inde, il n'y a pas de distinction entre la chose désignée et le sens du mot, tous deux appelés artha. Il n'a jamais le sentiment qu'entre le mot et la chose s'interpose un concept qui est son oeuvre. N'est-ce pas d'ailleurs parfaitement logique si le langage est conçu lui-même comme une façon de "donner à voir" les choses non actuellement perçues ou non perceptibles, qui n'est pas le produit de l'activité humaine mais un aspect de la réalité aussi objectif et aussi éternel que la réalité des choses?"

2 / Parmi les noms propres, certains s'appliquent spécialement et exclusivement au Brahman

Biardeau, apophatisme, 89

"Ainsi donc, il y a toutes chances pour que le langage, seul moyen de connaissance valide de Brahman, soit capable de nous livrer l'Absolu en lui-même, tel qu'il est - vastuyâthâtmya - c'est-à-dire qu'il ait des mots qui ne puissent, stricto sensu, que s'appliquer à l'Absolu, puisque les concepts humains n'interviennent pas."

3 / Sankara possède une doctrine explicite de l'iconicité du nom propre

Biardeau, apophatisme, 92

"Le père, après avoir montré que l'Etre repose en lui enseigne à son fils directement l'identité de l'Etre et du soi en disant: "Cela, tu l'es". Aucun doute n'est possible; les deux termes tat et tvam expriment directement la relation d'identité qui est entre eux - brahmâtmaikatva (Br. Sû. Bhâ. 1-1-4):

"Ce mot tat, en lequel toutes les propriétés du monde des renaissances sont écartées, qui est fait d'expérience directe (anubhavâtmako), qui a pour nom Brahman, est bien connu de ceux qui pratiquent le Vedânta; de même le sens du mot tvam, c'est le soi individuel de l'interlocuteur, suggéré comme soi individuel par le corps (dehâdârabhya), mais déterminé en tant que délimité par la conscience. Maintenant, pour ceux chez qui ces deux sens de mots sont obnubilés par l'ignorance, le doute et l'erreur, la phrase "Cela, tu l'es" ne peut faire naître la connaissance correcte de son sens propre, parce que la connaissance du sens de la phrase est précédée de la connaissance du sens des mots; c'est pourquoi, à l'intention de ceux-ci et afin de leur faire discerner le sens des mots, cette affirmation du texte sacré est répétée. Quoique ce qu'il faille connaître c'est un soi sans parties, cependant, une division en multiples parties lui est surimposée qui consiste en impressions venues du corps, des organes des sens, de la pensée - manas -, de l'intellect - buddhi. Un acte d'attention, et une partie est supprimée, un autre (acte d'attention), une autre (partie), et ainsi de suite. Ainsi on a une connaissance progressive, mais c'est en réalité uniquement la forme première de la connaissance du soi (à laquelle on arrive)." [Shankara]

(93) Une certaine méthode pédagogique, une maïeutique d'un nouveau genre destinée à faire apparaître le vrai sens des mots. En particulier, il s'agit bien de retrouver le sens premier et principal - mukhyârtha - de ces mots, puisqu'on les examine d'abord individuellement avant de les mettre en rapport, alors que le recours à un sens secondaire - laksyârtha - n'a lieu que dans le cas où deux mots pris ensemble ne donnent pas un sens cohérent, et le vrai sens des mots reste bien le sens premier même lorsqu'on doit momentanément abandonner ce dernier pour recourir au sens impliqué.

"Quant à ceux qui ont l'intelligence aigüe et en qui le sens des mots n'est pas obnubilé par l'ignorance, le doute et l'erreur, ils sont capables de saisir directement - anubhavitum - le sens de la phrase "Cela, tu l'es" quand celle-ci est prononcée une seule fois; et répéter (la phrase) à leur intention serait parfaitement inutile; dès que la connaissance du soi s'est une fois produite en effet, elle fait cesser l'ignorance, et il n'y a plus aucune progression (dans cette connaissance)." [Shankara]

Dans anubhavitum = "saisir directement" = iconicité du nom propre.

(94) quand il parle d'anubhava, il veut effectivement parler d'expérience directe, perceptive, et non plus seulement de compréhension intellectuelle au sens strict où nous l'entendrions.