La force illocutoire des mélopées
Kalyâni lisait à haute voix les Vieilles histoires
Scène domestique nayar vers 1890 à la tombée de la nuit
Jeudi 19 novembre 2009
«En Grèce classique, la poésie n'est pas littérature mais elle est performance. Elle n'est donc pas fixée sur il ou elle, mais sur je. Double forme de référentialité: — au soi autodiscursif; — au je qui se dit, au je qui se chante, instance d'énonciation. Le je avec son corps propre, expressivité organique de sa voix. Poésie grecque dont la communication orale est toujours ritualisée» (Claude Calame, à la journée d'études Personne, individu, sujet).
Horizon théorique de ce séminaire:
La Parole et le Chant, structure et histoire
Efficacité symbolique et force illocutoire
La voix, l'icône et le Mantra
Dans le texte en malayalam que je vais commenter, vâyikkuka signifie à la fois «lire à haute voix» et «chanter [une mélopée], psalmodier». C'est un mixte parler-chanter-danser, où la danse est minimale (gestuelle du conteur).
La paire îNam (mélodie) et tâlam (rythme) est un stéréotype et correspond en sanskrit à la paire râga (mélodie) et tâla (rythme).
Cette scène de la vie quotidienne se situe vers 1890. L'héroïne séduite par Kochu Pillai, bientôt enceinte, choquera son oncle (et son guru dont elle est l'élève préférée) Paramu Asan, ce qui sera la cause du départ pour Kâsî de Paramu Asan.
Kayar, chap. 14; malayalam p. 115; trad. p. 113.
Depuis (mutal, cf. mutalkku = since) sa prime (nanne) jeunesse (ceRuppam), à SîlântippiLLil, au 7ème nâZika, quand il commençait (mutal) à faire nuit (iruTTiyâl < iruTTuka = grow dark, become dark), Kalyâniyamma avait coutume de lire à haute voix (vâyikkuka = read, learn, study, play on a musical instrument) le Râmâyana, le Bhârata ou le Bhâgavata. Quatre jours par mois [quand elle avait ses règles], sa sœur cadette (anujatti) prenait sa place (irikkuka) pour lire à haute voix (vâyikkuka). Pappi n'avait pas (môsam = sth. bad; disgracieux, fautif) une belle voix (sabdam). Elle n'avait aucun îNam (mélodie), aucun tâlam (rythme). Mais Pâppi avait une bonne compréhension du sens (arttha-bôdham, Skt.). Et Pâppi était belle; elle était même plus séduisante (vasya) que Kalyâni.
Dans tous (ellâm) ces Vieux Récits (purânangaL), quels qu'ils fussent (enteyentu), il y avait des histoires de femmes abandonnées (viraha-katha, Skt.)! Lorsqu'elle les lisait à haute voix (vâyiccu), en comprenant (manassilâkkuka) le sens (arttham), Kalyâniyamma y trouvait un remède (kaZivu "escape, remedy", Gundert 229a). EZuttacchan racontait (vivarikkuka > vivaricciTTu) les souffrances de l'abandon (viraha-vêdana, Skt.) en des vers pleins de compassion (manassil).
L'abandon, c'est perpétuellement ce qu'elle vivait (aRiyân <aRiyuka), et pourquoi n'en était-elle pas prisonnière?
Peut-être (orupaksê), les lieux de résidence (tâvaLangal) dans l'océan (parappu >parappil) des Purânas (des Vieux Récits) avaient-ils gagné (kaNTa) le cœur (hrdayam) de Kalyâniyamma, ces lieux où les danseuses célestes, Urvasi, Mênaka et Rambha s'amusaient aux danses des femmes abandonnées (viraha-rangaL, Skt.).
[…]
Noter:
- le style indirect libre
- la mise en abyme entre la situation de Kalyâni et les situations épiques (le mot "tâvaLangal")
- le thème ironique (inversion) du viraha-ranga (la danse de l'abandonnée)
- le contexte (mariages Nayar) et l'indexicalité (les Nayar dans la récitation des Epopées)
- la forte présence du sanskrit et/ou des thèmes hindous (le mot "kaZivu")