Une tension intérieure à la langue
Entre la communication et l'expression de soi
Jeudi 5 janvier 2012
Etant donné que nous étudions les différentes langues naturelles en action sur la scène sociale et dans l'interlocution, la célèbre distinction opérée par Ferdinand de Saussure entre langue et parole prend pour nous une signification et une valeur particulières. Les langues sont des institutions sociales et la parole est une pratique sociale. Loin d'exclure la parole du champ de nos enquêtes anthropologiques, philosophiques et sémiotiques sur les langues naturelles et plutôt que de faire de la distinction entre langue et parole le principe d'une démarcation entre la linguistique et les autres sciences sociales (psychologie, anthropologie, etc.), nous interprétons cette distinction comme le produit d'une tension intérieure au langage et plus exactement aux langues naturelles, car les langues artificielles y échappent. Parler, c'est louvoyer et faire des compromis entre d'un côté les systèmes de signes permettant la communication et de l'autre les modes d'expression de soi.
La tension intérieure aux langues naturelles, connue depuis toujours en Europe comme en Orient, est analysée de multiples façons, spécialement depuis le XVIIIe siècle en Europe, et les distinctions qui servent à l'exprimer, toutes plus savantes les unes que les autres, ne se recouvrent évidemment pas. Les philosophes s'ingénient à repérer les différences et varier les points de vue. Mais les dichotomies qu'on opère entre les énoncés de dicto et de re, les noms propres et les noms communs, la pragmatique et la sémantique, le sens littéral et les implicatures, la fonction référentielle et la fonction indexicale du langage, etc., sont liées entre elles, s'enchaînent historiquement dans l'histoire des idées linguistiques et découlent d'une tension intérieure à l'acte même de parler.
Pour décrire à mon tour cette tension intérieure en tenant ensemble dans mes mains les deux bouts de la chaîne, je ferai alterner deux ensembles d'analyses très éloignés l'un de l'autre à la fois dans le temps et dans leur terminologie mais qui, du point de vue de l'anthropologie, de la psychanalyse et de la littérature aujourd'hui, se répondent.
Tout près de nous, à partir de l'œuvre de Saül Kripke, l'une des deux problématiques que j'étudierai tourne autour de la distinction que font les philosophes analytiques entre speaker's reference et semantic reference, distinction très parlante à l'esprit du commun des gens puisque nous sommes tous sensibles aujourd'hui à la distinction entre pragmatique et sémantique, mais qui se fonde sur une distinction plus complexe et fondamentale pour les anthropologues entre ce que désignent les noms propres (proper names), comme Venise ou Guermantes chez Proust, nous l'avons vu, ou Signorelli chez Freud, et ce que désignent les noms d'espèces naturelles (natural kind terms) comme curcuma ou myrobolan, exemples que j'emprunterai personnellement à mes recherches d'ethnoscience en Inde.
Loin de nous dans le temps et par le style excessivement émotif de cette époque-là (Préromantisme) mais très actuelle quand on lit La pensée sauvage ou De la grammatologie, la problématique par laquelle j'ouvrirai cette série d'analyses est celle de la dialectique des Besoins et des Passions à l'origine des langues selon Jean-Jacques Rousseau. Dans la distinction qu'il introduit entre les besoins qui poussent les humains à communiquer et les passions qui les poussent à parler pour persuader autrui, nous trouvons bien sûr l'amorce d'une description de la tension intérieure aux langues naturelles. Tension si forte que Rousseau lui-même la décrit comme un paradoxe et une antinomie:
Le premier langage de l'homme, le langage le plus universel, le plus énergique, et le seul dont il eut besoin, avant qu'il fallût persuader des hommes assemblés, est le cri de la nature. Comme ce cri n'était arraché que par une sorte d'instinct dans les occasions pressantes, pour implorer du secours dans les grands dangers, ou du soulagement dans les maux violents, il n'était pas d'un grand usage dans le cours ordinaire de la vie, où règnent des sentiments plus modérés. Ils exprimaient donc les objets visibles et mobiles par des gestes, et ceux qui frappent l'ouïe, par des sons imitatifs: mais comme le geste n'indique guère que les objets présents, ou faciles à décrire, et les actions visibles; qu'il n'est pas d'un usage universel, puisque l'obscurité, ou l'interposition d'un corps le rendent inutile, et qu'il exige l'attention plutôt qu'il ne l'excite, on s'avisa enfin de lui substituer les articulations de la voix, qui, sans avoir le même rapport avec certaines idées, sont plus propres à les représenter toutes, comme signes institués; substitution qui ne put se faire que d'un commun consentement, et d'une manière assez difficile à pratiquer pour des hommes dont les organes grossiers n'avaient encore aucun exercice, et plus difficile encore à concevoir en elle-même, puisque cet accord unanime dut être motivé, et que la parole paraît avoir été fort nécessaire, pour établir l'usage de la parole. Discours sur l'origine de l'inégalité, 1753.
Dans ce mythe d'origine des langues naturelles figure le principe d'une indexicalité des articulations de la voix fondée sur une connivence entre interlocuteurs. L'antinomie — la parole (vocables, onomatopées) «paraît avoir» précédé l'usage de la parole (articulée) — est une façon dramatique de formuler la tension intérieure entre le besoin premier de communiquer et la passion seconde de s'exprimer.