Rousseau botaniste: le charmant et l'utile
Des saillances du paysage aux nomenclatures des herbiers
Jeudi 26 janvier 2012
George Sand, Lettre du 3 juillet 1827 à Jane Bazouin (Corr. XXV, p. 144):
Jean-Jacques Rousseau qui était un botaniste passionné, dit expressément quelque part, qu'en appliquant l'étude des simples à la médecine, on lui ôte tout son charme, et qu'en herborisant dans les prairies il serait étrangement vexé d'imaginer qu'il compose des cataplasmes et des lavements. Pour moi c'est là à peu près mon seul but en me promenant dans les prés.
Citée dans Christine Planté, George Sand, fils de Jean-Jacques, in George Sand: Intertextualité et Polyphonie I: Palimpsestes, Echanges, Réécritures, Etudes réunies par Nigel Harkness et Jacinta Wright, Bern, Peter Lang, 2011, pp. 23–46.
C'est dans la Septième promenade des Rêveries d'un promeneur solitaire (1776-1778, publié après sa mort en 1782) que Rousseau [1712-1778] formule cette distinction entre les plantes pour leur charme dans leur milieu naturel et les drogues pour leur utilité dans la pharmacie:
Une autre chose contribue encore à éloigner du règne végétal l'attention des gens de goût; c'est l'habitude de ne chercher dans les plantes que des drogues et des remèdes. Théophraste s'y était pris autrement, et l'on peut regarder ce philosophe comme le seul botaniste de l'antiquité: aussi n'est-il presque point connu parmi nous; mais grâce à un certain Dioscoride, grand compilateur de recettes, et à ses commentateurs, la médecine s'est tellement emparée des plantes transformées en simples qu'on n'y voit que ce qu'on n'y voit point, savoir les prétendues vertus qu'il plaît au tiers et au quart de leur attribuer. On ne conçoit pas que l'organisation végétale puisse par elle-même mériter quelque attention; des gens qui passent leur vie à arranger savamment des coquilles se moquent de la botanique comme d'une étude inutile quand on n'y joint pas, comme ils disent, celle des propriétés, c'est-à-dire quand on n'abandonne pas l'observation de la nature qui ne ment point et qui ne nous dit rien de tout cela, pour se livrer uniquement à l'autorité des hommes qui sont menteurs et qui nous affirment beaucoup de choses qu'il faut croire sur leur parole, fondée elle-même le plus souvent sur l'autorité d'autrui. (1) Arrêtez-vous dans une prairie émaillée à examiner successivement les fleurs dont elle brille, ceux qui vous verront faire, vous prenant pour un frater, vous demanderont des herbes, pour guérir la rogne des enfants, la gale des hommes ou la morve des chevaux. Ce dégoûtant préjugé est détruit en partie dans les autres pays et surtout en Angleterre grâce à Linnaeus qui a un peu tiré la botanique des écoles de pharmacie pour la rendre à l'histoire naturelle et aux usages économiques; mais en France où cette étude a moins pénétré chez les gens du monde, on est resté sur ce point tellement barbare qu'un bel esprit de Paris voyant à Londres un jardin de curieux plein d'arbres et de plantes rares s'écria pour tout éloge: "Voilà un fort beau jardin d'apothicaire!" A ce compte le premier apothicaire fut Adam. Car il n'est pas aisé d'imaginer un jardin mieux assorti de plantes que celui d'Eden.
(1) Opposer l'observation de la nature par la perception à la croyance à la parole d'autrui douée d'autorité. C'est une polarité fondamentale entre Parole et Perception, tant dans la philosophie européenne d'inspiration empiriste que dans la théorie brahmanique de la connaissance en Inde.
Ces idées médicinales ne sont assurément guère propres à rendre agréable l'étude de la botanique, elles flétrissent l'émail des prés, l'éclat des fleurs, dessèchent la fraîcheur des bocages, rendent la verdure et les ombrages insipides et dégoûtants; toutes ces structures charmantes et gracieuses intéressent fort peu quiconque ne veut que piler tout cela dans un mortier, et l'on n'ira pas chercher des guirlandes pour les bergères parmi des herbes pour les lavements.
Toute cette pharmacie ne souillait point mes images champêtres; rien n'en était plus éloigné que des tisanes et des emplâtres. J'ai souvent pensé en regardant de près les champs, les vergers, les bois et leurs nombreux habitants, que le règne végétal était un magasin d'aliments donnés par la nature à l'homme et aux animaux. Mais jamais il ne m'est venu à l'esprit d'y chercher des drogues et des remèdes. Je ne vois rien dans ses diverses productions qui m'indique un pareil usage, et elle nous aurait montré le choix si elle nous l'avait prescrit, comme elle a fait pour les comestibles. Je sens même que le plaisir que je prends à parcourir les bocages serait empoisonné par le sentiment des infirmités humaines s'il me laissait penser à la fièvre, à la pierre, à la goutte, et au mal caduc. Du reste je ne disputerai point aux végétaux les grandes vertus qu'on leur attribue; je dirai seulement qu'en supposant ces vertus réelles c'est malice pure aux malades de continuer à l'être; car de tant de maladies que les hommes se donnent il n'y en a pas une seule dont vingt sortes d'herbes ne guérissent radicalement.
Ces tournures d'esprit qui rapportent toujours tout à notre intérêt matériel, qui font chercher partout du profit ou des remèdes, et qui feraient regarder avec indifférence toute la nature si l'on se portait toujours bien, n'ont jamais été les miennes. Je me sens là-dessus tout à rebours des autres hommes: tout ce qui tient au sentiment de mes besoins attriste et gâte mes pensées, et jamais je n'ai trouvé de vrai charme aux plaisirs de l'esprit qu'en perdant tout à fait de vue l'intérêt de mon corps.
Je lis pour ma part cette page des Rêveries dans le cadre d'une réflexion sur la place des émotions dans la cognition et d'une analyse des rapports entre parole et perception. La thèse que je retiens de Rousseau botaniste est que les saillances, les saliencies de l'anthropologie cognitive, c'est-à-dire ce qui retient l'attention dans «ces structures [formes] charmantes et gracieuses» des plantes observées dans leur milieu naturel est d'ordre esthétique et produit sur l'affectivité de l'herborisateur des effets illocutoires, sans aucun rapport initialement avec les propriétés médicinales qui leur sont attribuées dans la parole des savants.
La distinction que fait Rousseau entre le charmant et l'utile, le plaisir et le besoin, et la primauté qu'il accorde au charme et au plaisir dans le développement de ses connaissances sur la nature et le règne végétal, est en consonance avec sa théorie de l'origine des langues, nées non pas du besoin de communiquer mais du plaisir de chanter autour des fontaines, et la prééminence qu'il accorde à la mélodie en musique.