Les noms d'espèces naturelles, natural kind terms
Une autre approche fondée sur la motivation du signe linguistique

Jeudi 5 janvier 2012

Les espèces naturelles sont des groupements d'objets reflétant des distinctions réelles dans la nature, par opposition d'une part à des groupements hétéroclites (les listes à la Prévert), d'autre part à des groupements par convention qui reflètent des intérêts humains pratiques (practical human concerns) tels que les [citoyens] français comme catégorie conventionnelle, et d'autre part enfin à des espèces artificielles (artifactual kinds) comme les tables et les chaises.

L'étude des systèmes de classification traditionnelle et la taxinomie des espèces naturelles, dans l'ethnoscience américaine des années 1960 et dans sa version française aux chapitres VI et VII de La Pensée sauvage (1962), s'inspirait de la définition des langues comme systèmes de signes. Reprenant cette étude un demi-siècle après, nous espérons nous libérer, dans le même mouvement, de l'héritage de Ferdinand de Saussure sous l'égide duquel travaillait Lévi-Strauss et de la thèse de l'arbitraire du signe linguistique, selon laquelle le rapport d'un mot à sa référence est fixé par convention.

Les nomenclatures en botanique, par exemple, autrement dit les noms des espèces végétales, sont donc arbitrairement fixés en tenant compte de trois sortes de considérations: [1] la confrontation empirique des locuteurs avec des exemplaires ou échantillons (instances ou samples) de l'espèce en question, [2] l'observation empirique d'une similitude structurale entre exemplaires de la même espèce, bref une essence de cette espèce, et [3] le repérage des signifiants dénotant des traits significatifs de cette similitude. Les propriétés sémantiques du nom d'une espèce naturelle sont ainsi déterminées en partie par des traits extérieurs aux locuteurs, en partie par la nature même du matériau considéré, en partie par des traits propres à la langue naturelle utilisée. La dénotation du mot beech (bouleau) dans l'idiolecte de Hilary Putnam (éminent protagoniste du débat philosophique sur les espèces naturelles), par exemple, est fixée par les propriétés fondamentales des échantillons avec lesquels interagissent ceux — comme les forestiers ou les jardiniers — dont il respecte l'opinion (those to whom he defers) en matière de végétaux. Cette déférence implique un accord minimal entre les locuteurs, une convention fixant arbitrairement le sens du mot indépendamment des sentiments personnels de tout un chacun. Dans cette façon traditionnelle de concevoir les nomenclatures physiques, chimiques et biologiques, qui ne remet pas en question la définition saussurienne des langues comme systèmes de signes, les propriétés sémantiques des termes arbitrairement choisis pour désigner les espèces naturelles sont indépendants du contexte d'énonciation et n'interfèrent pas avec la psychologie des locuteurs.

Je m'intéresse à cette deference, ce respect mutuel des opinions entre les interlocuteurs qui leur permet de partager les observations justifiant le nom d'une espèce naturelle. L'idée reçue, je le répète, est que cette deference fonde, par convention, l'arbitraire des signes linguistiques et que le fondement de la nomination est purement sémantique. Dans ma perspective, la nomination est au contraire fondée au moins en partie sur les émotions et les sentiments des interlocuteurs sur la scène langagière, les intérêts (des investissements affectifs) partagés au sein d'une communauté de parole; non pas fondée donc sur une convention affectivement neutre, mais, comme disait Rousseau, sur «un commun consentement», c'est-à-dire une connivence et par ce mot j'entends une complicité empreinte d'affectivité.

La question de la motivation du nom comme signe linguistique est centrale. Le nom d'une espèce naturelle, dans ma conception des objets de l'ethnocience, fut choisi, il y a plus ou moins longtemps et parfois en des temps immémoriaux, en fonction des intérêts et des sentiments partagés entre les locuteurs au sein d'un même milieu de vie. Ces intérêts et sentiments conduisaient-ils prioritairement à nommer les choses en vue de les classer comme on le croyait dans les années soixante?

Au moment où Lévi-Strauss rappelle que dans les systèmes classificatoires qu'il étudie, les individus sont rangés dans des classes de façon systématique «et qu'une homologie existe entre le système des individus au sein de la classe et le système des classes au sein des catégories de rang plus élevé» (Pensée sauvage, p. 226), il mentionne la thèse de Sir Alan Gardiner selon laquelle les êtres porteurs d'un nom propre «n'étaient nommés que faute de pouvoir être signifiés» (ibidem). C'est en effet pour Gardiner ce qui distingue les noms propres, qui désignent leur objet en vertu de leur seule sonorité distinctive, des noms communs qui permettent de ranger des individus dans des classes en vertu de leurs propriétés sémantiques.

Notre approche cinquante ans après est radicalement différente. Nous sommes passés d'un univers du classement à un univers du repérage. La langue ne se définit plus comme un système de signes non motivés; nous n'occultons plus la question de l'iconicité, c'est-à-dire des correspondances affectivement motivées entre le son et le sens; enfin les maîtres de la philosophie analytique, en particulier Kripke, ont assimilé les noms d'espèces naturelles à des noms propres et, simultanément, les ont analysés comme des modes de désignation permettant de se repérer dans la pluralité des mondes possibles et non plus des modes de signification servant d'outils de classement.

 

Références

Sir Alan Gardiner, La Théorie des noms propres. Essai polémique [1940, 1954], Traduit de l'anglais par Dimitri Kijek, Paris, EPEL, 2010.

Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, Paris, Plon, 1962. Chap. VI (Universalisation et particularisation) et VII (L'individu comme espèce).

 

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