Noms propres et noms d'espèces naturelles
Controverse sur la force ostensive et illocutoire de Brassica rapa (le navet)

Jeudi 5 janvier 2012

Mon hypothèse est que la langue, je veux dire chacune des langues naturelles, est traversée de part en part d'indexicalité et d'investissements affectifs. Tous les énoncés, pour l'anthropologue que je suis, et non pas seulement les noms propres portent la trace des émotions et des sentiments du locuteur; mais si mon hypothèse est juste, l'indexicalité s'étend jusque dans les nomenclatures scientifiques et les systèmes classificatoires. Un test possible de la validité de mon hypothèse serait de retrouver par exemple en chimie dans «H2O», le nom savant de l'eau, ou en botanique dans Brassica rapa, le nom savant du navet, quand ils sont énoncés sur la scène langagière, les mêmes propriétés expressives et la même force ostensive et illocutoire que dans les noms propres comme Guermantes ou Venise selon Proust. Autrement dit, les noms d'espèces naturelles seraient ni plus ni moins que des noms propres.

C'est là une question d'actualité en anthropologie, en linguistique et en philosophie analytique. La psychanalyse aussi est concernée. Il est donc légitime d'y consacrer nos lectures et réflexions. Force ostensive: le nom est une présence de la chose nommée. Force illocutoire: le nom exerce ses effets sur l'affectivité des participants à la scène langagière.

La controverse fait rage sur cette question depuis un demi-siècle. Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage prenait à partie Sir Alan Gardiner sur l'exemple de Brassica rapa, non sans condescendance, mais nous sommes nombreux aujourd'hui à réhabiliter la thèse de Gardiner sur l'importance cruciale des sonorités distinctives et à juger que Lévi-Strauss est dans l'erreur en déclarant (p. 269) «qu'une locution de type Brassica rapa est doublement hors discours, parce qu'elle relève du langage scientifique et parce qu'elle est formée de mots latins».

Bien au contraire, le code-switching entre le français et le latin lorsque la nomenclature savante est enchâssée dans les paroles ou les écrits en langue vulgaire place les noms latins d'espèces végétales dans le discours, c'est-à-dire in performance, et leur donne ainsi une force à la fois ostensive et illocutoire, ce nom dans l'acte d'énonciation introduisant une présence de la chose même dans ses effets sur l'affectivité des interlocuteurs. Contrairement à ce que disait Lévi-Strauss dans la suite du même paragraphe, la «nature paradigmatique» des noms propres n'épuise pas leur pouvoir et le langage scientifique ne se réduit pas à l'insertion de termes paradigmatiques «dans la chaîne syntagmatique». C'était donner à la sémantique et à la combinatoire des signes linguistiques une place exorbitante dans les études d'ethnoscience au détriment du contexte d'énonciation dans lequel fonctionne une nomenclature et des enchaînements historiques d'échanges langagiers au sein d'une communauté de parole conduisant à populariser le nom d'une espèce naturelle.

Une lecture de La Logique des noms propres de Saul Kripke nous permettra parallèlement d'analyser le processus de ces enchaînements historiques produisant les nomenclatures. Texte difficile de philosophie contemporaine. Mais de façon plus intuitive, je décrirai ces enchaînements sur des exemples indianistes, qui sont tout à fait consonants avec les exemples classiques dans la littérature européenne.

Nous glissons donc tout naturellement de l'étude des noms de personnes (Paramu Aashan) et des noms de lieux personnifiés (Kaashi) vers les noms d'espèces naturelles comme le curcuma et le myrobolan.

 

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