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Le dialecte et la langue
Prêtons l’oreille aux voix qui nous assaillent dans la rue, dans un hall de gare ou dans un magasin et livrons-nous à une petite expérience. Séparons ce qui nous paraît être des discours de ce qui nous paraît être des cris. Les intonations, les rythmes, les accents, les sonorités de la langue parlée se rangent assez facilement en deux catégories. D’un côté des paroles qui font sens, et de l’autre des cris que nous ne comprenons pas. Mais dans la plupart des cas, ces « cris » sont en réalité les sons d’une langue étrangère ou d’un registre de la langue que nous ne connaissons pas. Plusieurs langues ou plusieurs registres d’une même langue sont en concurrence, à chaque instant, et se distribuent sur un vaste spectre allant des formes d’expression les plus spontanées — c’est le dialecte local — aux formes les mieux codifiées — c’est la langue officielle. On retrouve dans tous les pays à différentes époques cette polarisation de la scène langagière et le conflit d’allégeances qui en résulte entre un dialecte que les gens du lieu parlent avec aisance, souvent avec amour, depuis leur enfance et une langue officielle. Au sens strict du terme, le dialecte est une variété de formes linguistiques — des accents et des tournures de phrase — qui s’écartent d’une autre variété relativement proche, tant dans sa structure linguistique que sur la carte de géographie. L’idée centrale est celle d’un écart. Dans une grande ville cosmopolite comme New York au début du vingtième siècle, ces écarts s’observaient d’un quartier à l’autre et l’on distinguait donc un dialecte américain des bas quartiers de l’East Side. Le dialecte s’écarte d’un autre dialecte ou bien il s’écarte d’une norme dominante, une langue qui est devenue la norme pour des raisons sociales et politiques. Cette distinction entre langue (normalisée) et dialecte recoupe le plus souvent des oppositions entre le domaine public et le domaine privé, entre un style formel et un style familier, entre une aire d’extension nationale et une pratique seulement locale, entre la prédominance de l’écriture enfin et la prédominance de la langue parlée.
J'évoque ici deux exemples italiens.
1 / Agrigente 1995 Andrea Camilleri, Il Birraio di Preston, Palermo, Sellerio, 1995; trad. française sous le titre L’Opéra de Vigàta, Paris, Métailié, 1999. Pour faire entendre dans un roman la polyphonie de la langue parlée, il faut jouer sur les interférences et les alternances entre au moins deux sinon trois langues, ou bien entre le standard et une ou plusieurs formes dialectales. Dans Call It Sleep, Henry Roth jouait sur trois langues, l’américain littéraire, le yiddish et le dialecte new-yorkais de l’East Side. Dans L’Opéra de Vigàta, pour prendre un exemple dans une aire culturelle tout à fait différente (la Sicile), Andrea Camilleri fait alterner pas moins de cinq dialectes: l’italo-sicilien des gens cultivés de la région d’Agrigente qui est sa langue maternelle, le florentin qui est l’italien officiel mais qui dans la bouche du Préfet — fonctionnaire d’origine florentine parachuté sur la scène locale — est étrangement accentué, accentuation expressément indiquée dans la version originale du roman pour faire sentir au lecteur italien que les paroles du Préfet résonnent à des oreilles siciliennes, le dialecte sicilien proprement dit, le milanais et le romain. Les amoureux de la diversité des langues rêvent du jour où Roth et Camilleri seront publiés dans des éditions multilingues pour restituer au lecteur, à l’aide de traductions à plusieurs facettes, la polyphonie de la version originale.
2 / San Remo Années 1930-1940 Le dialecte (1976) repris dans Italo Calvino, Ermite à Paris, Paris, Seuil, 2001 C’est un fait historique bien connu qu’en Italie, contrairement à ce qui s’est passé en France, aucun pouvoir jacobin n’est jamais venu brimer les dialectes locaux qui ont résisté à la standardisation jusqu’à l’époque contemporaine. «Quand j’étais étudiant, raconte Italo Calvino, le dialecte était encore ce qui nous distinguait, nous qui venions de San Remo, de nos camarades qui parlaient les dialectes de Vintimille ou Porto Maurizio ou des villages de montagne comme Baiardo et Triora.» Il raconte aussi comment s’est opéré quasiment à son insu, dans son œuvre romanesque, un véritable renversement de ses allégeances linguistiques. «Dans mes premiers livres, écrit-il, j’avais pour obsession que mon italien soit calqué sur le dialecte de mon enfance, parce que la seule garantie d’authenticité à mes yeux était de rester au plus près de la langue parlée.» Pendant les vingt-cinq premières années de sa vie, Calvino avait baigné dans le sanremasco, le dialecte de San Remo, sans jamais apprendre à le parler correctement pour ne pas déplaire à sa mère qui jouait, à contre-emploi, le rôle d’ennemi du dialecte et de défenseur de la pureté de la langue italienne officielle. Mais au fond, sa langue «maternelle» était celle du père, né en 1875 dans une vieille famille de San Remo et qui, du fait de ce demi-siècle d’écart, parlait un dialecte beaucoup plus riche, précis et expressif que celui des contemporains de son fils né en 1923. Cependant, qui pourrait encore repérer aujourd’hui ces tournures dialectales dans les premiers romans de Calvino? A moins que ne s’amorce en faveur des dialectes ligures, comme il s’en produit actuellement dans d’autres régions d’Europe, une inversion des valeurs linguistiques et que des amateurs exhument les tournures dialectales des vieux livres où elles sont enfouies pour en faire l’instrument d’une renaissance et construire, sur la base de ces dialectes ligures, une nouvelle langue vernaculaire où se sont déposées les expériences des sociétés de Ligurie au cours de leur histoire et les ressources sémantiques des gens du lieu. Mais revenons à Italo Calvino. Après la guerre, il s’installa à Turin où, sous l’influence du milieu linguistique local, son élocution comme son écriture littéraire furent normalisées. La façon dont s’est opérée sa conversion à l’italien standard est fort intéressante. A Turin dans les années cinquante le dialecte local était encore très vivant à tous les niveaux de la société et il s’est tout naturellement imposé à Calvino, contaminant son sanremasco d’autant plus facilement que les deux dialectes avaient des racines occitanes communes. La contamination conduisait à une attitude universellement répandue qui s’apparente à ce qu’on appelle l’hypercorrection. Voulant bien faire, le locuteur se surveille et se corrige sans cesse; il gagne en perfection ce qu’il perd en naturel. C’est en partie pour cette raison que Calvino regrette le dialecte de son enfance, mais il souligne aussi l’autre dimension de la question des dialectes locaux: rappelons-nous ce qu’il dit de son père, rappelons-nous les moqueries entre étudiants accentuant leurs différences d’accents parce que l’un vient de Vintimille et l’autre de San Remo. Le sanremasco était sa langue «maternelle», en ce sens que la valeur de ce dialecte tenait aux liens de complicité établis entre ceux qui le parlaient.
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