Le nom des langues et la grammatisation

 

Faut-il que les langues aient un nom? Difficile de les objectiver (de les nommer donc) tant qu'elles n'ont pas d'écriture. Plus précisément: tant qu'elles n'ont pas été grammatisées, et a fortiori standardisées.

1 / Grammatisation et objectivation

L'analyse du processus à la fois social et linguistique instituant une langue particulière et qui porte un nom fut menée par Sylvain Auroux d'abord en 1992, «Introduction. Le processus de grammatisation et ses enjeux», dans son Histoire des idées linguistiques, Tome 2, Liège, Mardaga, 1992, pp. 11-64, puis dans un ouvrage intitulé La Révolution technique de la grammatisation (Liège, Mardaga, 1994). C'est la grammatisation d'une langue.

(Auroux 1992, p. 28) «Par grammatisation, on doit entendre le processus qui conduit à décrire et à outiller une langue sur la base des deux technologies qui sont encore aujourd'hui les piliers de notre savoir métalinguistique: la grammaire et le dictionnaire.»

Ne pas confondre avec la grammaticalisation: on parle de grammaticalisation en linguistique diachronique, quand un morphème lexical, au cours de l'évolution d'une langue ou dans la transformation d'une langue dans une autre, est devenu un morphème grammatical. Ainsi le mot latin mens, mentis (à l'ablatif mente) est devenu en français un suffixe d'adverbe de manière dans les adverbes en –ment comme doucement, bêtement, etc.

La première phase de la grammatisation d'une langue cible est son alphabétisation à partir des moyens d'écriture disponibles dans une langue source. La seconde phase est celle d'une diglossie «étendue», dans laquelle les productions langagières dans la langue cible (dominée, vernaculaire) contiennent des citations, gloses et traductions dans la langue source (dominante, savante). Dans les phases ultérieures sont fabriqués des grammaires et des dictionnaires. Ce processus historique passe donc par le transfert ou l'invention d'une écriture, à tel point que l'on pourrait définir l'ensemble du processus comme un passage de l'oralité à l'écriture :

(Auroux 1992, p. 32) « Avec la grammatisation — donc l'écriture, puis l'imprimerie et, en grande partie, grâce à elles — sont constitués des espaces/temps de communication dont les dimensions et l'homogénéité sont sans commune mesure avec ce qui peut exister dans une société orale, c'est-à-dire sans grammaire. »

L'objectivation d'une langue particulière se fait donc dans le cadre d'une diglossie, le cas le plus courant étant celui de l'objectivation d'une langue minoritaire dominée par une langue nationale. Si nous cherchons la formulation la plus générale de cette relation entre un parler (cible) devenant langue et une langue (source) utilisée pour objectiver, grammatiser et donc nommer (substantifier, standardiser) ce parler, il s'agit clairement d'une diglossie étendue (Joshua Fishman); certains linguistes, en ce sens particulier du mot diglossie, disent plutôt colinguisme. Cf. Daniel Baggioni, Langues et nations en Europe, p. 220 :

«Aussi, quand il était locuteur d'une langue de faible diffusion, [l'intellectuel le plus nationaliste dans l'Europe du 19ème siècle au moment de l'éveil des nationalités] continuait à apprendre et utiliser au moins une de ces grandes langues que le linguiste Antoine Meillet (1918, rééd. 1928) appellera bientôt «langues de civilisation», pour mettre en valeur leur fonction d'accès à l'information scientifique et culturelle que les petites langues ne pouvaient assurer. Dès lors s'instaure un colinguisme entre «langues de civilisation» et langues de moindre volume linguistique.»

Illustration du thème des «langues de civilisation» dans Antoine Meillet, Les Langues dans l'Europe nouvelle, Paris, Payot, 1928, pp. 76-84 (Chapitres «Langue et nation» et «Langue et civilisation»). Ce texte évidemment daté est a contrario un document historique intéressant sur la question des langues minoritaires telle qu'elle était pensée au temps des Nationalités triomphantes.

2 / Renan et Strauss sur l'Alsace-Lorraine

Dans Ernest Renan, Qu'est-ce qu'une nation? et autres essais politiques,
Paris, Pocket, 1992 (coll. Agora), pp. 144 (trad. Joël Roman) et 156-157

Une controverse célèbre, qui opposa Ernest Renan à David-Friedrich Strauss à l'issue de la guerre de 1870 entre la France et la Prusse, fournit l'archétype d'une opposition entre le point de vue subjectif du locuteur qui, idéalement, est libre de choisir la façon dont il construit sa communauté de langue, et le point de vue objectivant de l'idéologie politique assignant un nom et une place à une langue régionale sur l'échiquier des langues européennes.

Strauss, 2ème lettre (Gazette d'Augsbourg, 2 octobre 1870):

«[…] Que l'Alsace et la Lorraine aient auparavant appartenu à l'Empire allemand, qu'en outre la langue allemande, malgré tous les efforts français pour l'opprimer, soit encore la langue maternelle en Alsace et dans une partie de la Lorraine, ne furent pas les motifs qui nous ont conduits à élever des prétentions sur ces territoires. Nous ne songions pas à les réclamer à un voisin pacifique. Mais après qu'il eût brisé la paix… […] Nous sommes persuadés que nous avons à fournir aux habitants de ces terres de l'Allemagne nouvellement fondée des bienfaits que la France ne leur a jusqu'ici pas procurés. […] Nous comprenons bien que l'Alsace ait pu se sentir amoindrie d'appartenir à un petit Etat allemand (ou même moyen) au lieu du grand Etat qu'est la France; mais cette question ne se pose plus.»

Autrement dit, une langue régionale ou minoritaire, une petite langue, n'est plus petite à partir du moment où elle fait partie du patrimoine linguistique d'un grand Etat.

Renan, lettre du 15 septembre 1871:

«[…] L'Europe est une confédération d'Etats réunis par l'idée commune de la civilisation. l'individualité de chaque nation est constituée sans doute par la race, la langue, l'histoire, la religion, mais aussi par quelque chose de beaucoup plus tangible, par le consentement actuel, par la volonté qu'ont les différentes province d'un Etat de vivre ensemble. Avant la malheureuse annexion de Nice, pas un canton de France ne voulait se séparer de la France; cela suffisait pour qu'il y eût crime européen à démembrer la France, quoique la France ne soit une ni de langue ni de race. Au contraire, des parties de la Belgique et de la Suisse, et jusqu'à un certain point les îles de la Manche, quoique parlant français, ne désirent nullement appartenir à la France; cela suffit pour qu'il fût criminel de chercher à les y annexer par la force. L'Alsace est allemande de langue et de race; mais elle ne désire pas faire partie de l'Etat allemand: cela tranche la question. On parle du droit de la France, du droit de l'Allemagne. Ces abstractions nous touchent beaucoup moins que le droit qu'ont les Alsaciens, êtres vivants en chair et en os, de n'obéir qu'à un pouvoir consenti par eux.»

Notons le nom d'«allemands» qui est donné à la langue régionale et minoritaire des Alsaciens et des Mosellans, par les deux protagonistes du débat. Mais l'un en fait un argument pour rattacher l'Alsace-Lorraine au nouvel Etat allemand sur la base d'une prétendue réalité objective, la langue, tandis que l'autre vide le nom de langue de sa substance. Un siècle plus tard, en nommant «Alsacien-Mosellan» cette langue minoritaire, on lui donne une objectivité très différente, qui nie la primauté de l'Etat-nation. Le processus idéologique est le même, néanmoins, qui consiste à objectiver la langue en la nommant.