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Histoire et grammatisation des langues
“La deuxième révolution technico-linguistique”
Un texte de Sylvain Auroux

 

(p. 28) «Par grammatisation, on doit entendre le processus qui conduit à décrire et à outiller une langue sur la base des deux technologies qui sont encore aujourd’hui les piliers de notre savoir métalinguistique: la grammaire et le dictionnaire.» Sylvain Auroux, «Introduction. Le processus de grammatisation et ses enjeux», dans son Histoire des idées linguistiques, Tome 2, Liège, Mardaga, 1992, pp. 11-64

Nous devons à Sylvain Auroux la définition et la description du vaste processus historique de la grammatisation des langues, qui est à l’horizon de toutes nos enquêtes et de toutes nos réflexions.

………

(p. 11) «Au cours de ces treize siècles d’histoire [du 5ème au 19ème siècle de notre ère], nous voyons se dérouler un processus unique en son genre: la grammatisation massive, à partir d’une seule tradition linguistique initiale (la tradition gréco-latine), des langues du monde. Cette grammatisation constitue après l’avènement de l’écriture au troisième millénaire avant notre ère la deuxième révolution technico--linguistique. Ses conséquences pratiques pour l’organisation des sociétés humaines sont considérables. Cette révolution, qui ne sera achevée qu’au 20ème siècle, va créer un réseau homogène de communication initialement centré sur l’Europe. Chaque nouvelle langue branchée sur le réseau des connaissances linguistiques, au même titre que chaque nouvelle contrée représentée par les cartographes européens, va accroître l’efficacité du réseau et son déséquilibre au profit d’une seule région du monde. C’est aux sciences du langage que l’on doit la première grande révolution scientifique du monde moderne.»

(12) «L’intérêt pratique de la grammaire s’étend de la philologie (au sens large d’accès au texte écrit), qui est son lieu d’origine, vers la maîtrise des langues, y compris des langues maternelles. La grammaire devient simultanément une technique pédagogique d’apprentissage des langues et un moyen de les décrire. Cette période voit également la naissance et le développement, à deux reprises, et sur des bases quelque peu différentes, de théories d’ensemble extrêmement puissantes concernant le langage humain (la grammaire spéculative médiévale et la grammaire générale de l’âge classique). A partir du 16ème siècle commence pour la conception antique de l’étymologie une marginalisation épistémologique, qui en fait l’un des rares domaines du savoir linguistique antique à n’avoir pas été intégré aux sciences du langage modernes. Par ailleurs apparaît le dictionnaire monolingue sous la forme que nous lui connaissons encore. Enfin, se trouve largement avancée l’entreprise de localisation des langues parlées et de construction de modèles résumant leurs rapports structuraux et leurs filiations, qui sera l’une des préoccupations scientifiques essentielles du 19ème siècle. L’ensemble de ces transformations reste toutefois lié à la grammatisation des langues du monde, qui demeure le phénomène central.

Nous avons toutes les raisons de considérer que la Renaissance constitue un tournant décisif pour ces disciplines et qu’elle forme l’axe de la seconde révolution technico-linguistique.» […]

(16) «Que la grammatisation massive des langues du monde ait eu lieu à partir de l’Europe, et qu’elle ait pris une ampleur significative à une époque si tardive [15ème-16ème s.], est un problème épistémologique et historique de grande importance auquel n’a pas encore été consacré d’étude de fond. D’autres civilisations — l’Inde, la Chine, les gréco-latins — auraient eu les moyens pratiques et théoriques et probablement aussi les contacts multilingues nécessaires pour l’accomplir. Le cas le plus étonnant est sans doute celui des Arabes. […] Pourtant, ils s’intéressèrent moins à la description d’autres cultures et d’autres langues et ne constituèrent pas un réseau technico-linguistique semblable à celui qu’a fait naître la Renaissance occidentale. Il faut donc chercher dans les traits spécifiques à la contingence historique /17/ ayant affecté l’Europe, sur la période qui nous intéresse, les raisons du développement sans précédent de la grammatisation.»

(17) «Certains de ces traits concernent les débuts de cette période. Il s’agit de la situation historique particulière du monde latin. D’un côté, les invasions et l’éclatement de l’Empire Romain d’Occident provoquent, à terme, la disparition du rôle vernaculaire du latin et l’apparition des langues néo-latines (7ème-9ème siècles ; 10ème au plus tôt pour l’italien). De l’autre on assiste à la conservation du latin comme langue de l’administration, et plus longtemps encore, de la culture intellectuelle et religieuse, même là où se développent des descendants non-latins de l’indo-européen (langues celtiques, germaniques, etc.). A partir du 9ème siècle, on assiste même, tant dans les îles britanniques (Aelfric) que sur le continent (Alcuin), à une restauration volontaire de la culture latine. Autrement dit, sur le même territoire, on observe, à la fois, un phénomène de dispersion et de fragmentation et la persistance d’un puissant facteur d’unification. C’est dans cette situation qu’il faut chercher les raisons du changement d’orientation pratique de la grammaire. Les enfants grecs ou latins qui fréquentaient l’école du grammairien savaient déjà leur langue, l’étude de la grammaire n’était qu’une étape dans l’accession à la culture écrite. Pour un européen du 9ème siècle, le latin est d’abord une langue seconde qu’il lui faut apprendre. La grammaire latine existe : elle va devenir, prioritairement, une technique d’apprentissage de la langue: sans parler de Priscien [5ème-6ème s.], il suffit d’ouvrir Donat [4ème s.] pour comprendre qu’on n’y peut certainement pas acquérir les rudiments du latin sans une certaine préparation, qui a dû d’abord se faire oralement dans le vernaculaire, avant que ne se constituent d’autres instruments pédagogiques. Il a d’abord fallu que la grammaire d’une langue déjà grammatisée soit massivement employée à des fins de pédagogie linguistique, parce que cette langue est progressivement devenue une langue seconde, pour que la grammaire devienne, ce qui prendra un temps considérable, une technique générale d’apprentissage, applicable à toute langue, y compris la langue maternelle.»

(21) «Dans un contexte où existe déjà une tradition linguistique, le besoin d’apprentissage d’une langue étrangère, autrement dit le passage d’une langue Li à une langue Lj, est potentiellement la première cause de grammatisation (pour l’une quelconque des deux). Ce besoin est susceptible de répondre lui-même à plusieurs intérêts pratiques:

i) accès à une langue d’administration;
ii) accès à un corpus de textes sacrés ;
iii) accès à une langue de culture ;
iv) relations commerciales et politiques ;
v) voyages (expéditions militaires, explorations) ;
vi) importation/exportation d’une doctrine religieuse ;
vii) colonisation.

La seconde cause de grammatisation concerne essentiellement la politique d’une langue donnée (elle est donc susceptible d’affecter la langue maternelle) et peut se réduire à deux intérêts :

viii) organiser et régler une langue littéraire ;
ix) développer une politique d’expansion linguistique à usage interne ou externe.»

………

[Les enjeux que Sylvain Auroux vient de recenser sont précisément ceux que développe l’anthropologie linguistique sous les concepts de diglossie et d’alternance codique. Nous pouvons donner des exemples en mettant en scène des personnages ou des protagonistes de cette politique de la langue maternelle et de la langue étrangère tels que le Pandit ou le Truchement.]