Premiers éléments d’un dossier pour caractériser l’idéologie linguistique dominante dans notre société depuis une vingtaine d’années: le retour de la langue dans la définition de la culture. Je pars du modèle dominant dans l’anthropologie «classique» dont l’influence culmine dans les années 1960.
1 / Entre «culture» et «langue»
Les définitions de la culture et de la langue qui sont alors courantes dans notre discipline n’ont pas vraiment changé depuis Franz Boas (1858-1942 [né en Westphalie; prof. à Berlin, puis il émigre à la fin des années 1880 et fonde la 1ère chaire américaine d’anthropologie en 1899 à Columbia]): holisme (la culture est une vision du monde), sémiotique (la culture et la langue sont des systèmes de signes), patrimonialisme (la culture est un héritage de savoirs, pratiques et styles de vie traditionnels). Premier document, George W. Stocking, Jr., «Introduction: The Basic Assumptions of Boasian Anthropology», dans G. W. Stocking, Ed., A Franz Boas Reader. The Shaping of American Anthropology 1883-1911, Chicago, UCP, 1974, p. 17 sur l’Ecole de pensée des Boasiens (les disciples de Boas) :
“One can distinguish temporal phases of development; and one can distinguish what might be called ‘strict’ Boasians (Spier, Lowie, and Herskovits), ‘evolved’ Boasians (Benedict and Mead), and ‘rebelling’ Boasians (Kroeber, Radin, and Sapir). But the character of development or rebellion was usually to take one aspect of Boasian assumption and to carry it farther than Boas himself would accept. And in general, much of 20th cent. American anthropology may be viewed as the working out in time of various implications in Boas’ own position. After /18/ the critique of evolution itself, which culminated in Lowie’s Primitive Society (1920), the next phase was a development out of Boas’ approach to history in terms of the geographical distribution of culture elements, a trend wich culminated in the culture area studies of the 1920s and the mapping of trait distributions in the 1930s [1]. The second major phase developed out of Boas’ interest in ‘the genius of a people’, and eventuated in the 1930s in studies of acculturation, of culture pattern, and of culture and personality [2]. The general movement was thus from criticism [la critique de l’évolutionnisme] to historical reconstruction to the psychological study of cultural process and total cultural integration in the present.”
[1] Les éléments d’une culture, ce sont la langue, le système de parenté, le système de propriété, l’étiquette, les arts et techniques, les croyances, etc.
[2] L’Ecole Culture et personnalité, c’est donc la 2ème génération des Boasiens.
Cette conception de la culture aboutit, dans l’anthropologie herméneutique (interpretive) des années 1960-70, à la définition de la culture comme «texte», et de l’anthropologue comme exégète et traducteur des cultures. Les déconstructionnistes (les «post-modernes») des années 1980 font éclater ce modèle. La culture leur apparaît désormais comme une fiction, une production artificielle (artifact) trop belle (dans son unité) pour être vraie. Mais dans cette critique radicale de la notion de culture, le lien établi depuis Boas entre langue et culture est rompu. C’est pourquoi, lorsqu’à leur tour les déconstructionnistes passent de mode dans les années 1990, le lien qui est à nouveau établi entre langues et cultures m’apparaît comme un retour de la langue dans la définition de la culture.
Mais, pour décrire plus précisément la position de la question dans les années 1980, voici un second document, extrait de James Clifford, The Predicament of Culture. 20th Century Ethnography, Literature, and Art, Cambridge Mass., Harvard UP, 1988 [mais ce chapitre est de 1985], p. 94 :
“Ethnographic subjectivity is composed of participant observation in a world of ‘cultural artifacts’ linked (and this is the originality of Nietzsche’s formulation) to a new conception of language—or better, languages—seen as discrete systems of signs. Along with Nietzsche, the thinkers who stake out my area of exploration are Boas, Durkheim, and Malinowski (inventors and popularizers of the ethnographic culture idea [1]), and Saussure. They inaugurate an interconnected set of assumptions that are now [1985] in the last quarter of the 20th century just becoming visible. An intellectual historian of the year 2010 [2], if such a person is imaginable, may even look back on the first two-thirds of of our century and observe that this was a time when Western intellectuals were preoccupied with grounds of meaning and identity they called “culture” and “language” (much the way we now look at the nineteenth century and perceive there a problematic concern with evolutionary “history” and “progress”). I think we are seeing signs that the privilege given to natural languages and, as it were, natural cultures, is dissolving. These objects and epistemological grounds are now appearing as constructs, achieved fictions, containing and domesticating heteroglossia [3]. In a world with too many voices speaking all at once, a world where syncretism and parodic invention are becoming the rule, not the exception, an urban, multinational world of institutional transience—where American clothes made in Korea are worn by young people in Russia, where everyone’s ‘roots’ are in some degree cut—in such a world it becomes increasingly difficult to attach human identity and meaning to a coherent ‘culture’ or ‘language’.”
[1] Ils ont inventé et diffusé l’idée qu’il existait des «cultures ethnographiques», ou (comme dit plus loin Clifford) des «cultures naturelles» (au sens où l’on parle de «langues naturelles»).
[2] Mais déjà nous-mêmes nous pouvons faire la même analyse rétrospective de cette conception de la culture et de la langue comme réalités ethnographiques qui prévalait dans les deux premiers tiers du 20ème siècle, c’est-à-dire dans l’anthropologie sociale et culturelle «classique», et que les déconstructionnistes comme Clifford croyaient avoir éradiquée. Or, elle a retrouvé une nouvelle actualité.
[3] Bakhtine et la polyphonie ont été utilisés par les déconstructionnistes pour détruire la «compacité» (Edouard Glissant), la territorialité, le monolinguisme de la notion classique de culture comme fondement d’identité.
C’est seulement dans une troisième phase — années 1990 — que l’on établit de nouveaux liens entre culture (au singulier) et langues (au pluriel). Je résume cette périodisation de l’histoire récente de l’idéologie linguistique dominante en Europe (en Occident):
1960-70: holisme, langues naturelles et cultures naturelles (réalités ethnographiques) comme fondements d’une identité (nationale, etc.) ;
1980: déconstructionnisme, langue et culture comme fictions, constructions idéologiques ;
1990: nomadisme, mise en réseau des langues.
Alors que dans la première période, la langue (nationale) renforce la compacité de la culture, dans la troisième période au contraire la culture ancrée dans un sol natal est contestée, subvertie de l’intérieur et ouverte aux autres par la pluralité des langues. C’est ce que dit Homi K. Bhabha, The Location of Culture, Londres, Routledge, 1994 [mais ce passage est de 1990], p. 136 :
“Culture is heimlich, with its disciplinary generalizations, its mimetic narratives, its homologous empty time, its seriality, its progress, its customs and coherence. But cultural authority is also /137/ unheimlich, for to be distinctive, significatory, influential and identifiable, it has to be translated, disseminated, differentiated, interdisciplinary, intertextual, international, inter-racial.”
Ce qui se réalise par la mise en réseau des langues.
2 / Langue commune
Il nous reste à préciser le sens du mot «langue» dans cette analyse. Utiliser le glossaire détaillé aux entrées très diversifiées (langue commune, maternelle, minorée, nationale, officielle, standard, véhiculaire, etc.) de Marie-Louise Moreau, Sociolinguistique. Concepts de base, Liège, Mardaga, 1997, dont je citerai l’entrée Langue commune rédigée par Daniel Baggioni :
«Dans l’entre-deux-guerres, divers Congrès internationaux des linguistes ont abordé la question de ce qu’ils nommaient ‘langue commune’ ou ‘langue de civilisation’ (Meillet, 1918). Les discussions sur ce thème, souvent confuses, mettent en avant le rôle des langues littéraires, mais il est peu théorisé; elles abordent aussi les rapports sociaux, mais souvent en termes d’opposition villes-campagnes; l’importance du facteur politique est rarement évoquée, et l’existence de nations préexistantes aux langues communes est posée comme une évidence jamais mise en discussion. De cette tradition issue du comparatisme historique, il nous reste l’esquisse d’une typologie des voies par lesquelles se forment les langues communes: à partir de l’opposition entre parlers ou dialectes soumis à la variation et code commun stabilisé, on distingue, parmi les langues supralocales, celles formées à partir d’une koinè, c’est-à-dire d’une variété littéraire stabilisée et s’étendant dans l’espace dialectal, et celles qui dérivent d’une Verkehrsprache [langue de circulation], langue véhiculaire formée in vivo [sur le terrain] par métissage.
Il existait de grandes langues communes (chinois, mandarin, sanskrit, zend, araméen, koinè grecque, latin, arabe…) dans les formations anciennes de type impérial (Chine, Inde , Egypte, Perse, Empire alexandrin, Rome, Empires arabo-islamique, ottoman) mais, outre que ces koinès, souvent liées à une religion, servaient essentiellement à l’administration, elles se sont révélées inadéquates à remplir les tâches dévolues aux nouveaux Etats territoriaux nés à partir du XVe siècle sur les débris des structures impériales. De nouvelles langues communes associées à des Etats, embryons des futurs Etats-nations, se sont alors développées en Europe occidentale à partir de la littérarisation des vernaculaires. Leur fonctionnement social souvent en opposition avec les langues ‘impériales’ et/ou religieuses (latin, grec, slavon) et leur irrésistible diffusion dans l’espace européen, amènent à considérer ces modernes langues communes, futures langues nationales, comme distinctes d’une part des anciennes langues communes religieuses et impériales, d’autre part des langues véhiculaires purement orales qui peuvent se développer en contexte plurilingue, sans aboutir la plupart du temps à émerger comme langues standards associées à un Etat.»
Daniel Baggioni, entrée Langue commune, dans Marie-Louise Moreau (Sous la direction de), Sociolinguistique. Concepts de base, Liège, Mardaga, 1997, p. 181.