Une variété noble de la langue

“Haut Parler” vient évidemment du beau livre d'Erich Auerbach, cité ci-après.

Quel était le paysage en Europe avant le passage à l’écrit des langues vulgaires? Les langues circulaient et se confrontaient les unes aux autres. Les étendues de forêts qui couvraient autrefois la France, les pays allemands et slaves, l’Angleterre, les Balkans resteront jusqu’au XVIIIe siècle sillonnées par une population errante qui jamais ne s’intègre aux communautés qu’elle traverse. Gens de métier dont chemins et sentiers constituent l’espace professionnel, cordiers, potiers, vanniers, forgerons, aiguiseurs, musiciens ambulants, colporteurs, montreurs d’ours ou de reliques, bergers transhumant des terroirs méditerranéens ; soldats sans guerre, pauvres chevaliers sans maître ; et tous les vagabonds que chassent au hasard la misère, la maladie, la crainte d’une vengeance, écoliers bourlinguant de ville en ville, moines fugitifs, mendiants, brigands, prostituées, voyantes, guérisseurs, et — porte-voix de tout ce monde — les conteurs. Je reprends là une truculente liste dressée par Paul Zumthor qui voit l’Europe médiévale comme une immense foule en voyage rendant tout monolinguisme impensable. (1)

Le latin et les textes écrits en latin faisaient alors obstacle à l’émergence des langues vulgaires hors de l’oralité. Un poème en français ou en italien, c’était une chanson et pas vraiment de la poésie. La première raison de mettre le français par écrit, ce fut de conserver la trace d’un discours ou d’une chanson, car l’écriture n’était qu’un relais provisoire de la voix. L’invention de l’imprimerie vers 1440 et sa diffusion après 1450 entraîneront la généralisation de l’imprimé et le passage en masse des vernaculaires de l’oral à l’écrit. C’est alors que les écrivains français vont forger les instruments nécessaires à la grammatisation de la langue: une grammaire, un dictionnaire et un corpus de textes classiques où les locuteurs viendront puiser des exemples et un modèle de bon usage. Mais je vais remonter un siècle et demi avant la diffusion de l’imprimerie pour placer ce chapitre sous le signe de Dante. Dante est par excellence l’instituteur de sa langue maternelle.

A la fin du XIIIe siècle en Italie du nord il existe déjà un public cultivé en langue vulgaire, c’est-à-dire plus particulièrement en dialecte florentin, et c’est à ce public que Dante destinait le Convivio (Le Banquet) dont il entreprend la composition dans ses premières années d’exil après 1302 (date à laquelle il est banni de Florence):

«Et ces nobles esprits sont princes, barons, chevaliers et bien d’autres nobles, non seulement hommes mais femmes, qui sont nombreux et nombreuses à entendre la langue vulgaire et non le latin» (e questi nobili sono principi, baroni e cavalieri, e molta altra nobile gene, non solamente maschi, ma femmine, che sono molti e molte in questa lingua, volgari e non letterati). (2)

Les derniers mots de cette phrase, exactement traduits, opposent les personnes vulgaires aux personnes non lettrées: «qui sont nombreux et nombreuses [à parler] dans cette langue, [en personnes] vulgaires et non lettrées». Ce qui voulait dire qu’elles avaient reçu une éducation mais ne connaissaient pas le latin. Dans la seconde moitié du XIIIe siècle se forme un groupe de poètes qui ne sont ni des aristocrates ni des clercs. Et pour citer une belle formule d’Erich Auerbach, «ils se servent de la langue vulgaire alors même que ce qu’ils ont à dire n’a rien de populaire, ils jouent l’aristocratie du cœur contre celle de la naissance» (3). Leurs poèmes sont composés dans un italien très sophistiqué associant l’érotisme, la mystique et la politique.

L’italien est perfectionné sur le modèle du latin. La langue vulgaire — locutio vulgaris dans le traité en latin dont Dante entreprend la composition en 1304 sous le titre de De vulgari eloquentia — est celle que les petits enfants apprennent en imitant leur nourrice quand ils commencent à parler. L’expression est au singulier, mais elle désigne la diversité des dialectes. C’est la langue de la vie quotidienne. Jusqu’au XIVe siècle, les italiens n’ont qu’une autre langue, «seconde pour nous» comme dit Dante, le latin qui assure toutes les fonctions officielles, réglé et normé par une grammatica, ce mot signifiant à la fois la grammaire et la langue écrite. L’objectif de Dante est de créer une troisième langue qui sera une forme normalisée des dialectes italiens et destinée à devenir le médium d’une littérature. C’est cette forme annoblie d’italien qu’il appelle vulgaire illustre:

«Par le terme d’illustre en vérité, j’entends quelque chose qui illumine, et qui, illuminé, resplendit... Et le vulgaire [la langue vernaculaire] dont je parle apparaît haut levé en puissance et enseignement, et lève haut les siens en honneur et en gloire.» (4)

Le Convivio est composé de chansons et de leurs commentaires, les unes et les autres en italien, et l’auteur s’emploie dans les premiers chapitres à démontrer qu’il ne pouvait pas écrire son commentaire en latin, que pour commenter des poèmes et des chansons en italien, il est plus élégant et raffiné d’utiliser l’italien que le latin. C’est paradoxal à son époque où l’italien est minoré, et c’est sur un paradoxe qu’il bâtit sa démonstration. Il part de faits d’observation: les langues évoluent. Nous voyons dans les villes d’Italie, écrit-il, que, depuis cinquante ans (ce qui veut dire au cours de la seconde moitié du XIIIe siècle), de nombreux termes ont disparu, et d’autres sont nés; si un court laps de temps les fait évoluer, un temps plus long le fait bien davantage. De sorte que, si ceux qui sont morts il y a mille ans revenaient dans leurs cités, ils les croieraient occupées par des étrangers, du fait de la différence de langue. Or, alors que, nous venons de le voir, la langue vulgaire est instable et corruptible, le latin est éternel et incorruptible. C’est bien ce qui faisait la valeur du latin pour les humanistes au temps de la Renaissance. Mais c’est précisément pour cela que le latin est impropre à servir de commentaire à des chansons en langue vulgaire: il les écraserait de son incorruptibilité. Un commentaire en latin renforcerait la diglossie traditionnelle: «il ne serait pas sujet mais souverain» (non era subietto ma sovrano) (5), et c’est précisément ce rapport de pouvoir qu’il s’agit d’inverser en créant une variété haute de l’italien.

 

Notes

(1) Paul Zumthor, La Lettre et la voix, Paris, Seuil, 1987.

(2) Dante, Convivio [Le Banquet], Livre I, chapitre 9; traduit par Christian Bec dans Dante, Œuvres complètes, Paris, Livre de Poche, 1996 (La Pochothèque), p. 200.

(3) Erich Auerbach, Le Haut Langage. Langage littéraire et public dans l'Antiquité latine tardive et au Moyen âge, Paris, Belin, 2004. (Auerbach meurt en 1957, ce livre posthume paraît dans sa version originale allemande en 1958, il est traduit en anglais en 1961.)

(4) Dante, De vulgari eloquentia [De l'éloquence en langue vulgaire], Livre I, chapitre 17; cité par Marco Baschera, «Dante, le ‘trouveur’ de sa langue maternelle», Rue Descartes 26 (Décembre 1999): 17-32; spéc. p. 29.

(5) Je paraphrase Dante, Convivio, Livre I, chapitre 5; Œuvres complètes, p. 192.