Troisième langue et traduction en masse
De Scheiermacher à Berman

 

Nous sommes à la recherche d’une explication structurale du vaste processus historique de traduction massive (traductions et retraductions) produisant, par exemple en Europe (mais ce serait en partie vrai aussi pour l’Inde, etc.), une certaine transparence des langues au sein d’une même aire culturelle, un échange des langues, la mise en réseau des langues et des textes littéraires: ce qu’on appelle (depuis Julia Kristeva) l’intertextualité chevauchant les frontières ou (depuis Charles Ferguson) la constitution d'une aire sociolinguistique sur la base d'une rhétorique partagée.

C'est Antoine Berman, dans La Traduction et la lettre ou L’auberge du lointain, Paris, Seuil, 1999, qui a donné toute sa force à cette théorie de la troisième langue, médiatrice entre la langue source (traduite) et la langue cible (traduisante):

(Berman, 112) «[L’acte de traduire] n’opère pas seulement entre deux langues, il y a toujours en /113/ lui (selon des modes divers) une troisième langue, sans laquelle il ne pourrait avoir lieu. Pour Chateaubriand [traduisant Paradise Lost de Milton], cette troisième langue médiatrice était (comme pour une partie de la tradition) le latin. Le rôle du latin dans la tradition occidentale reste à étudier. Je pointerai ici seulement ce rapport de la traduction à une autre langue que la langue traduisante (maternelle), cette autre langue étant elle-même une langue de traduction, mais posée comme supérieure à la première. Cette langue supérieure, c’est la langue traduisante reine.» (1)

Comment expliciter cette théorie, qui semble mystique? En replaçant le processus de la traduction littéraire dans le temps, et en joignant la théorie de la troisième langue à la théorie de la retraduction. Plutôt que troisième langue, je dirais qu’il y a triangulation.

Il existe des différences essentielles entre les premières traductions, qui sont des introductions, et les retraductions. La première traduction tend à réduire l’altérité de l’œuvre originale afin de mieux l’intégrer à une culture autre. Elle est plus une adaptation qu’une traduction, elle est donc infidèle. Mais, la première traduction ayant déjà introduit l’œuvre étrangère, le retraducteur ne cherche plus à atténuer la distance entre les deux cultures. Après le laps de temps plus ou moins grand qui s’est écoulé depuis la traduction initiale, le lecteur se trouve à même de recevoir l’œuvre dans son irréductible étrangeté.

«Il est tout à fait essentiel de distinguer deux espaces (et deux temps) de traduction: celui des premières traductions, et celui des re-traductions. La distinction de ces deux catégories de traduction est l’un des moments de base d’une réflexion sur la temporalité du traduire, dont on trouverait l’ébauche — mais l’ébauche seulement — chez Goethe et Benjamin. […] /105/ La re-traduction a lieu pour l’original et contre ses traductions existantes [c’est ce qui m’apparaît comme une triangulation]. Et l’on peut observer que c’est dans cet espace qu’en général la traduction a produit ses chefs-d’œuvre. Les premières traductions ne sont pas (et ne peuvent être) les plus grandes. Tout se passe comme si la secondarité du traduire se redoublait avec la re-traduction, la «seconde traduction» (d’une certaine manière, il n’y en a jamais une troisième, mais d’autres «secondes»). Je veux dire par là que la grande traduction est doublement seconde: par rapport à l’original, par rapport à la première traduction. Tout cela est très proche de la fameuse triade de Goethe:

traduction mot à mot (non littéraire)
traduction adaptatrice […]
traduction interlinéaire […]

Pour nous cela veut dire: la traduction littérale est forcément une re-traduction, et vice versa. […] Mais il y a plus: la traduction littérale est l’expression d’un certain rapport à la langue maternelle (qu’elle violente forcément). Tout se passe comme si, face à l’original et à sa langue, le premier mouvement était d’annexion, et le second (la re-traduction) d’investissement de la langue maternelle par la langue étrangère. La littéralité et la retraduction sont donc les signes d’un rapport mûri à la langue maternelle; mûri signifiant: capable d’accepter, de chercher la «commotion» de la langue étrangère.» (2)

On trouve en effet chez Walter Benjamin une ébauche de cette théorie de la troisième langue.

Walter Benjamin dans La Tâche du traducteur (1923), que je citerai ici dans la traduction de M. de Gandillac revue par R. Rochlitz, Walter Benjamin, Œuvres I, Paris, Gallimard (Folio Essais), 2000, p. 252, dit de la traduction qu'elle est «une manière de se mesurer à ce qui rend les langues étrangères l’une à l’autre». La traduction fait croître dans la langue source, la langue traduite, «la semence cachée d’un langage supérieur»:

(Benjamin, 252) «En elle l’original croît et s’élève dans une atmosphère, pour ainsi dire plus haute et plus pure, du langage, où certes il ne peut vivre durablement, et qu’il est en outre loin d’atteindre dans toutes les parties de sa forme, vers laquelle cependant, avec une pénétration qui tient du miracle, il fait au moins un signe, indiquant le lieu promis et interdit où les langues se réconcilieront et s’accompliront. Ce lieu, il ne l’atteint pas sans reste, mais c’est là que se trouve ce qui fait que traduire est plus que communiquer. Pour donner une définition plus précise de ce noyau essentiel, on peut dire qu’il s’agit de ce qui, dans une traduction, n’est pas à nouveau traduisible. Car, autant qu’on en puisse extraire du communicable pour le traduire, il reste toujours cet intouchable sur lequel portait le travail du vrai traducteur et qui n’est pas transmissible comme l’est, dans l’original, la parole de l’écrivain, car le rapport de la teneur au langage est tout à fait différent dans l’original et dans la traduction. En effet, si, dans l’original, teneur et langage forment une certaine unité comparable à celle du fruit et de sa peau, le langage de la traduction enveloppe sa teneur comme un manteau royal aux larges plis. Car /253/ il renvoie à un langage supérieur à lui-même et reste ainsi, par rapport à sa propre teneur, inadéquat, forcé, étranger.»

Pour contourner ce qui dans cette approche quelque peu mystique du langage peut nous gêner, il me semble qu'il suffit de replacer le processus de la traduction dans l'histoire et dans la sociologie partagées entre des langues se traduisant entre elles.

Tel est, me semble-t-il, le principe structural de la traduction, non pas comme interprétariat ni comme activité littéraire occasionnelle, mais de ce vaste processus historique que Schleiermacher appelait la traduction en masse [ou massive]» (das Übersetzen in Masse), la traduction comme institution sociale constitutive de l’échange des langues en Europe, ce qui «semble être, en effet, la véritable finalité historique de la traduction à grande échelle» (3). La traduction «en masse», c’est le trésor cumulatif des retraductions qui mettent les langues en réseau et les rendent transparentes l’une pour l’autre.

Schleiermacher dénonçait le style des traductions allemandes que l’on produisait à son époque. Les traducteurs se donnaient implicitement pour règle de penser leur traduction dans le style où aurait écrit l’auteur lui-même s’il avait écrit dans la langue du traducteur. Cette méthode de traduction substituant à une langue l’esprit d’une autre langue était à la fois pour le traducteur la négation des autres langues maternelles et la négation de sa propre langue maternelle. Oui, s’exclamait Schleiermacher, c’est comme si le traducteur disait en substance à son lecteur : «Je te présente ici le livre comme son auteur l’aurait écrit s’il l’avait écrit en allemand.» Ce à quoi le lecteur, sarcastique, aurait alors bien raison de répondre : «Je t’en suis aussi reconnaissant que si tu m’avais présenté le portrait de cet homme tel qu’il paraîtrait si sa mère l’avait engendré avec un autre père.» (4) Car ce serait la négation de l’idée même de langue maternelle. Cette méthode de traduction occultant l’altérité de la langue de départ était liée à une situation d’infériorité langagière. Aux yeux des traducteurs, la langue allemande ne pouvait ni accueillir les autres langues dans leur différence ni se poser comme une langue de culture à part entière. Surmonter ce complexe d’infériorité, c’était tout simplement, pour le traducteur, en pliant la langue d’arrivée à de nouvelles exigences stylistiques pour accueillir l’étrangeté de la langue de départ, créer une variété haute de la langue. C’est ainsi qu’il faut penser la position de toute langue au moment où la littérature est sur le point de naître dans cette langue. Elle n’est encore qu’une langue vernaculaire, elle n’est pas encore une langue maternelle pleinement formée.

Schleiermacher liait expressément trois faits historiques de grande valeur philosophique, nous dirions trois processus historiques relevant d'un fait social total, à savoir, la traduction en masse (das Übersezen in Masse) ou à grande échelle (das Übersezen im grossen), l'épanouissement littéraire et esthétique de la langue allemande, et la construction d'une aire sociolinguistique européenne:

«Notre peuple, à cause de sa considération pour l'étranger et de sa nature médiatrice, paraît être destiné à réunir dans sa langue, avec les siens propres, tous les trésors de la science et de l'art étrangers, comme dans un grand ensemble historique au cœur de l'Europe, afin qu'avec l'aide de notre langue chacun puisse jouir de la beauté produite par les époques les plus diverses, avec toute la pureté et la perfection possible à un étranger. Cela semble être, en effet, la véritable finalité historique de la traduction à grande échelle, telle qu'elle est maintenant familière chez nous…» (5)

Je laisse aux historiens l'étude de cette prétention pour la langue allemande, mais je retiens le principe structural, en quelque sorte, de la traduction littéraire. Il s'agissait pour Schleiermacher de construire une nouvelle diglossie qui se substituerait à la latinité dans l'histoire de l'Europe, une diglossie infiniment plus subtile du point de vue linguistique, dans laquelle les registres les plus littéraires de la langue traduisante sont en surplomb, comme une troisième langue, supérieure à elle-même dans la mesure où elle s'est approprié toutes les richesses des langues traduites. Je n'ignore pas les conséquences mystiques et politiques d'une telle théorie, mais elle nous met sur la voie d'une analyse structurale de la triangulation entre les langues qui s'opère dans la traduction.

 

Notes

(1) A. Berman, La Traduction et la lettre ou L’auberge du lointain, Paris, Seuil, 1999, p. 112.

(2) Ibidem, p. 104.

(3) Schleiermacher, Ueber die verschiedenen Methoden des Uebersezens (Des différentes méthodes du traduire) [1813], que je cite d’après l’édition bilingue et dans la traduction d’Antoine Berman publiées à Paris, Seuil, 1999, pp. 90-91.

(4) Ibidem, p. 83.

(5) Ibidem, p. 91.