Rhétoriqueurs et voyageurs

Révision 12 novembre 2011

Rapports anciens entre l'art du rhétoriqueur cimentant sa propre langue, les illusions du voyageur en terre étrangère et l'art du traducteur. Partir de la distinction et la polarité entre Grammaire et Rhétorique.

1 / Grammaire : Rhétorique = Langue : Parole

L'anthropologie linguistique américaine est née, au début des années 1970, de la décision de prendre en considération les aspects stylistiques et rhétoriques du langage, jusqu'alors négligés au profit soit de la grammaire (linguistes) soit de l'anthropologie. Bauman et Briggs mettent en évidence cette articulation de nos deux disciplines qui se sont alors associées pour étudier «les emplois esthétiques» du langage, bref, la Rhétorique.

Richard Bauman and Charles L. Briggs
Poetics and Performance as Critical Perspectives on Language and Social Life,
Annual Review of Anthropology, 19 (1990), pp. 59-88; spéc. p. 59:

Scholars have vacillated for centuries between two opposing assessments of the role of poetics in social life. A long tradition of thinking about language and society argues that verbal art provides a central dynamic force in shaping linguistic structure and linguistic study. This position emerges clearly in the writings of Vico, Herder, and von Humboldt; attention from Sapir, the Russian Formalists, and members of the Prague School [1] to the role of poetics contributed to the development of performance studies and ethnopoetics in the last two decades. Nonetheless, poetics has often been marginalized by anthropologists and linguists who believe that aesthetic uses of language [= la rhétorique] are merely parasitic upon such "core" areas of linguistics as phonology, syntax, and semantics [= la grammaire], or upon such anthropological fields as economy and social organization [= l'ethnographie].

The balance between these two views shifted in favor of poetics in the late 1970s and early 1980s as a new emphasis on performance directed attention away from study of the formal patterning and symbolic content of texts to the emergence of verbal art in the social interaction between performers and /60/ audiences. This reorientation fit nicely with growing concern among many linguists with indexical [2] (as opposed to solely referential or symbolic) meaning, naturally occuring discourse, and the assumption that speech is heterogeneous [3] and multifunctional [4].

[1] Formalistes russes (entre 1915 et 1930): cf. T. Todorov, ed., Théorie de la littérature. Textes des Formalistes russes, Paris, Seuil, 1965. L'un des principaux représentants de ce mouvement, Roman Jakobson (1896-1982), fut aussi l'un des membres les plus actifs du Cercle linguistique de Prague (années 1930). 'L'école de Prague', ici, c'est le Jakobson des Questions de poétique.
[2] Dichotomie absolument capitale entre «indexical» et «référentiel».
[3] Hétérogénéité de la parole: c'est l'hétéroglossie (Bakhtine).
[4] Multifonctionnalité de la parole: Ce sont les différents formats de production [de la parole] et cadres de participation [conversationnelle] (Goffman).

Cette orientation particulière de l'interface entre l'anthropologie sociale et la linguistique s'est constituée dans un célèbre numéro thématique de American Anthropologist en 1964 puis dans:

John J. Gumperz and Dell Hymes (Eds.), Directions in Sociolinguistics: The Ethnography of Communication, New York, Holt, Rinehart and Winston, 1972.

Richard Bauman and Joel Sherzer (Eds.), Explorations in the Ethnography of Speaking,
Cambridge, CUP, 1974.

hymes_ethnographies_1964.pdf — Dell Hymes, Introduction: Toward Ethnographies of Communication, American Anthropologist, New Series, Vol. 66, No. 6, Part 2: [John J. Gumperz and Dell Hymes (Eds.),] The Ethnography of Communication, December 1964, pp. 1-34.

bauman_sherzer_1975.pdf — Richard Bauman and Joel Sherzer, The Ethnography of Speaking, Annual Review of Anthropology 4 (1975): 95-119.

La parole, enterrée comme dans une crevasse entre la grammaire et l'ethnographie, comme disent Bauman et Briggs, n'avait jusqu'alors jamais été considérée comme production sociale ou construction culturelle, this was a concern that up to that point had fallen through the cracks between grammars and ethnographies. Ils procédaient donc à une double réhabilitation. Du côté linguistique ils prenaient pour objet non plus la langue mais la parole. Du côté anthropologique ils définissaient le "terrain" d'enquête ethnographique comme une scène langagière et définissaient l'ethnographie comme l'étude socialement et culturellement contextualisée de la poétique et de la rhétorique constituant le répertoire des figures of speech d'une communauté donnée.

2 / «Une langue maternelle de seconde origine»

Ce qui nous est donné comme langue maternelle au sens ordinaire du mot, c'est simplement la langue «propre» ou première dans laquelle nous baignons quand nous sommes enfants. Elle devient langue «maternelle» dans la mesure où elle est l'objet d'une appropriation, d'un investissement affectif, d'un travail de l'imagination. Elle «advient» à nous comme langue maternelle, «une langue dans la langue» (une langue poétique dans la langue ordinaire) disaient les romantiques allemands (Herder, Humboldt), dans la mesure où nous élaborons et «complétons» cette langue première.

Je m'efforce de décrire en ethnologue cette élaboration de la «langue maternelle»: 1°/ Analyser une figure du langage, la catachrèse, qui me paraît constitutive de la langue «propre» ou première; 2°/ démontrer l'équivalence entre le processus implicite de la catachrèse et le processus concerté de la traduction dans la constitution d'une langue «maternelle» (comme langue qu'on se réapproprie); 3°/ décrire la mise en œuvre concertée de la catachrèse dans l'appropriation par un écrivain d'une «langue seconde»; 4°/ définir la langue maternelle comme langue de littérature émergente, autrement dit, comme langue «maternelle de seconde origine» (je calque dans cette formule la définition classique de la catachrèse comme attribution à un mot d'un «sens propre de seconde origine»).

3 / Poéticité ou rhétoricité générale du langage

«Il suffit de lire un poème, un discours ou le texte même d'une réclame, d'entendre un débat politique ou une querelle de ménage, pour apercevoir que la moindre de nos démarches met en jeu bien plus d'arguments et de raisons que nous ne sommes capables d'en saisir, ou seulement d'en comprendre..» (Jean Paulhan, Fleurs de Tarbes, 1941, chap. 7; Œuvres III, 61.)

Renversement de perspective découvert par l'expérience, sur le terrain. Découvrir une langue étrangère, c'est être plongé dans l'inflation des lieux communs, le flux des tropes, des métaphores, des images investies d'émotion, une indexicalité générale, une poéticité générale de la langue. Tout fait image, pour un débutant dans la langue.

Les conditions mêmes dans lesquelles nous parvenons à le connaître font de chaque primitif, à nos yeux, un homme plus complet que n'est un civilisé. Qui tente d'apprendre la pratique de l'allemand ou de l'anglais connaît déjà de ces langues[1], par leurs écrivains, une expression admirable et pure, toute faite de réussites et, si l'on veut, de records. Il n'attend guère plus d'en posséder que les moyens et les ruses pratiques: somme toute, ce qu'il y a en elles d'inférieur et d'assez méprisable… Mais les Malgaches, qui ne possédaient que peu ou point de chefs-d'œuvre, n'avaient guère que la ressource de devenir eux-mêmes chefs-d'œuvre — ou moi, celle de les tenir pour tels. C'est en chacun d'eux que je découvrais d'abord les inventions, les réussites, les révélations d'une langue qui, par l'effort de pensée, non moins que de mémoire qu'elle exigeait de moi, m'eût peut-être excédé, si elle ne m'eût paru[2] admirable.» (Jean Paulhan, Introduction aux Hain-tenys, dans l'éd. 1939, Œuvres complètes, Paris, Cercle du Livre Précieux, 1966, tome II, p. 86).

[1] Un français «connaît déjà» la langue anglaise ou allemande, avant même de l'apprendre, parce qu'elles «imprègnent» sa culture par la lecture des traductions littéraires [«leurs écrivains»] et la diffusion en Europe d'une même façon de dire, la Rhétorique comme tradition partagée au sein de notre «union de langues» à base pragmatique.
[2] Mais cette admiration naît d'une illusion du voyageur. La langue étrangère qu'il apprend, par immersion sur le terrain, lui paraît tout entière et spontanément poétique ou rhétorique.

Jean Paulhan, «La mentalité primitive et l'illusion des explorateurs», posthume daté de 1925, dans Œuvres complètes, Paris, Cercle du Livre Précieux, 1966, tome II, pp. 141-153 s'ouvre sur un constat d'expérience soit en anthropologie soit en critique littéraire: «Il existe, à l'endroit du langage, un nœud d'illusions» contre lesquelles nous ne sommes pas défendus.

L'illusion des explorateurs, c'est l'illusion d'une langue indigène où tous les mots sont des images, l'illusion d'une pensée sans concepts puisque la langue indigène ne semble pas avoir les mots correspondants: quand nous manquons de mots pour exprimer une idée, c'est que l'idée nous manque. Paulhan part d'un exemple littéraire européen (le vocabulaire de Dostoïevski), mais dans son histoire à lui, il a découvert cette illusion en anthropologie. L'exemple littéraire est intéressant pour nous, puisqu'il nous plonge dans l'anthropologie du proche et des langues en Europe et montre bien qu'il ne s'agit pas d'une opposition primitif (exotique) ≠ civilisé (proche), mais d'une aliénation. Cf. «Le verbalisme, c'est toujours la pensée des autres. On appelle mots les idées dont on ne veut pas», dans Fleurs de Tarbes, chap. 7; Œuvres III, 66. Ce que je gloserais ainsi: dès qu'on met le mot en relief, on s'aliène l'idée; «dès l'instant que l'on distingue l'esprit des mots dont il use», l'idée que dénotent ces mots nous devient étrangère et ces mots nous semblent utilisés pour eux-mêmes au détriment de l'idée (ce qui est la définition du verbalisme).

Non seulement l'illusion des explorateurs est réciproque (les «indigènes» éprouvent exactement la même gêne en apprenant le français), mais encore elle sévit chez tous les voyageurs face à une langue simplement étrangère et pas nécessairement exotique.

«Les jeunes Hovas, à qui j'enseignais le français, se trouvaient sans cesse surpris et gênés par le souci concret de notre langue. Le malgache, disaient-ils, exprime simplement les choses. Mais le français est plein de détours et de détails, il cherche avant tout à les dépeindre.

On sait de reste qu'il s'agit là d'une illusion commune. Toute langue étrangère — et plus elle est éloignée de la nôtre — nous surprend d'abord par son pittoresque. L'argot paraît au bourgeois plus vivant et plus «frappant» que n'est le français commun. C'est un sentiment analogue que rapportaient d'Allemagne et d'Angleterre les premiers voyageurs français, de France les premiers voyageurs anglais ou allemands. Par la suite, de nouvelles expériences contradictoires, une connaissance plus poussée des langues et des peuples venaient ici réduire les premières impressions. Elles se reformaient plus loin. Ainsi verrait-on aisément, dans l'histoire de nos idées, l'illusion passer des Allemands et des Anglais aux Turcs, des Turcs aux Arabes, des Arabes aux Chinois.» («La mentalité primitive et l'illusion des explorateurs», Œuvres complètes, tome II, p. 148.)

Inversement, s'approprier la langue, c'est la voir transparente et réduite à l'extrême à sa fonction référentielle, exprimant les choses simplement.