Le yiddish aujourd’hui est une langue pratiquée dans trois contextes sociologiques très différents. C’est d’abord la langue maternelle d’usage courant à la maison pour une nouvelle génération de juifs ultra-orthodoxes dans les communautés hassidim vivant essentiellement en Israël, Amérique du nord, Grande Bretagne et Belgique. On estime cette population, toutes implantations confondues, à un demi-million de personnes.(1) C’est ensuite la langue que parlaient dans leur enfance en Europe de l’est une poignée de vieilles gens sur lesquels des cinéstes ont récemment produit des témoignages émouvants. C’est enfin une langue qu’étudient par choix des enthousiastes; ils sont accueillis dans les départements de quelques grandes universités et sur des médias dédiés comme par exemple The Yiddish Voice, station de radio émettant dans la région de Boston dont le site web est une mine d’informations. Quelques heures de navigation mettront l’internaute en contact avec une surprenante diversité de sites, blogs et forums de discussion autour de la langue yiddish qui composent une communauté de langue virtuelle. L’avenir du yiddish comme de toutes les langues minorées passe par l’informatique et la mise en réseaux.
Internet a suscité en particulier la géniale invention du standard Unicode, pour la numérisation des écritures complexes, et son application aux langues s’écrivant de droite à gauche ou dans lesquelles les ligatures ou la position excentrée des signes diacritiques posent des difficultés d’écriture spécifiques et nécessitent la création de logiciels ad hoc. C’est une avancée capitale pour l’avenir des langues exotiques sur la scène langagière. Je le mentionne en passant à propos du yiddish en me référant à une liste de diffusion (2) spécialisée dans les logiciels de numérisation disponibles pour cette langue, the software that supports Yiddish, mais il est bien évident que nous pouvons trouver sur la Toile des sites offrant, pour toutes sortes de langues, les instructions et les téléchargements nécessaires à cette ultime étape de la grammatisation des langues qui leur permet d’être numérisées et visualisées dans le respect absolu de leur spécificité.
Cette troisième forme d’existence du yiddish, dans les médias et sur le web, qui illustre indéniablement une renaissance et un renouvellement de la langue à la fois dans son fonctionnement, dans les situations où elle est employée et dans la personnalité de ses locuteurs, est radicalement différente des deux premières formes d’existence que j’ai mentionnées et qui représentent seulement une survivance, même si la langue est démographiquement florissante au sein des communautés hassidim. J’appelle survivance, la situation d’une langue à jamais dominée; j’appelle renaissance, la libération d’une langue minorée. Je voudrais préciser où se situe exactement la différence d’un point de vue linguistique, et pour cela il faut remonter jusqu’à la Conférence de Czernowitz en 1908.
Czernowitz 1908
A ce moment-là de leur histoire les yiddishistes se trouvaient à la croisée des chemins, ils avaient le choix entre deux voies de modernisation possibles de leur langue maternelle: articuler le yiddish à la langue allemande en tentant d’assouplir celle-ci — de la subvertir et de la créoliser — pour créer, dans la continuité, des registres de l’allemand où l’on voit affleurer le yiddish; ou bien créer, en rupture avec l’allemand, une variété haute du yiddish.
Quatre-vingts ans plus tard les créolistes en Martinique ont été confrontés à la même alternative. Les uns et les autres ont historiquement choisi, dans un premier temps, la seconde voie et ils ont tenté de créer une variété noble de leur langue maternelle en rupture avec la langue dominante — l’allemand pour les yiddishistes dans les années 1900, le français pour les créolistes dans les années 1980. Puis dans un second temps, et sans abandonner la première voie, ils se sont engagés dans une entreprise de créolisation des langues dominantes, en inscrivant leur action dans un vaste mouvement littéraire et politique qui se déploie sur tout le vingtième siècle. On se réfèrera aux pages consacrées, sur ce site, au créole et au mouvement de la créolité.
C’est à mon sens ce mouvement de bascule entre la rupture initiale, par rapport à la langue dominante (l’allemand en 1908), et le retour aux langues dominantes (l’hébreu israélien et l’anglais américain cent ans après) mais dans un autre état d’esprit, qui permet aux nouveaux amoureux du yiddish d’envisager l’avenir avec un certain optimisme. Voici donc quelle leçon je crois tirer de Czernowitz cent ans après la Conférence de 1908 dont le programme était de créer une variété haute de la langue yiddish.
Cent ans après
Je partirai de trois témoignages récemment portés sur la petite ville de Tchernovtsy (Czernowitz) en Ukraine, à six heures de voiture au sud-ouest de Kiev. Avant-guerre la moitié de ses 150 000 habitants étaient juifs et de langue maternelle yiddish. On y compte actuellement 5 000 juifs (qui ont perdu leur langue) sur 275 000 habitants. Je citerai d’abord la rencontre à Tchernovtsy en novembre 2002 d’un journaliste de l’Agence Télégraphique Juive avec Josef Burg.(3) Burg, qui avait entamé une carrière d’écrivain dans les années 1930 (la ville était alors roumaine), s’exila en Russie pendant la guerre et revint à Tchernovtsy dans les années 1960 ; dans l’Ukraine indépendante en 1991 il put relancer le Tschernovitser Bleter d’avant-guerre, un mensuel dont une moitié est en yiddish et l’autre moitié en russe. Je référerai ensuite mon lecteur à deux longs-métrages du cinéaste allemand Volker Koepp (4), dont le premier en 1999 fit connaître Rosa Zuckermann. Guy-Pierre Chomette, enfin, a recueilli en 2002 le précieux témoignage de son fils, Felix Zuckermann.(5) Rosa, qui parlait six langues, eut deux vies, celle d’avant et celle d’après sa déportation en 1943 avec tous les juifs de Tchernovtsy, dans un camp du côté d’Odessa où elle vit mourir ses parents, son mari, son enfant. A son retour, elle refit sa vie et on la retrouvait à 90 ans donnant encore des cours de langues. Langues survivantes, cependant, c’est-à-dire à jamais dominées.
Promouvoir une variété noble d'une langue minorée
Je ne vais pas raconter 1908 mais en tirer d’après Joshua Fishman (6) un modèle pour analyser les difficultés rencontrées quand on veut promouvoir une variété haute d’une langue jusqu’ici minorée. On voudrait qu’elle assume de nouvelles fonctionnalités dans l’éducation, la littérature, l’administration, la technologie. Ses promoteurs doivent donc apprendre à utiliser cette langue dans ces nouvelles fonctions, et parfois ils doivent apprendre la langue elle-même. Le mouvement de libération d’une langue minorée est souvent lancé par une intelligentsia qui ne maîtrise pas la langue qu’elle veut promouvoir. C’est ainsi que Nathan Birnbaum, l’organisateur de la Conférence, un avocat viennois originaire de Galicie, incapable de s’exprimer oralement en yiddish standard, écrivait ses allocutions en allemand, agrémentées de yiddishismes maladroits.
Plus grave encore du point de vue politique, la libération d’une langue dominée entraîne inévitablement la dépossession des élites cultivées, qui sont compromises avec la langue dominante, au profit de couches sociales associées à la langue minorée qui vont conquérir le leadership. Beaucoup d’intellectuels juifs à l’époque écrivaient et pensaient en allemand, russe ou polonais. A Czernowitz qui était auparavant habitée en majeure partie par des Ruthènes et des Roumains, tous ceux qui parlaient allemand étaient les bienvenus, même les juifs des autres provinces de l’empire des Habsbourg, à condition de renforcer l’allemand. La langue de culture était l’allemand, la langue vernaculaire des juifs était le yiddish, la langue de la religion le latin ou l’hébreu; et dans la rue, on entendait hongrois et langues slaves. Les autorités austro-hongroises voulaient à l’époque que les juifs déclarent comme langue maternelle ou bien le polonais (en Galicie) ou bien l’allemand (en Bukovine dont Czernowitz était la capitale), afin de contrebalancer l’influence des autres minorités. On comptait sur les juifs pour renforcer l’ordre établi par peur de l’antisémitisme. Mais les jeunes menaçaient de déclarer comme langue maternelle le yiddish ou l’hébreu. Une triangulation s’opérait déjà entre trois langues: la langue minorée (yiddish), la langue sacrée (hébreu) et la langue dominante (allemand); ce qui explique, rétrospectivement, la situation linguistique des communautés hassidim d’aujourd’hui: la triangulation se survit à l’identique (l’anglais remplaçant l’allemand dans la fonction de langue dominante).
La Conférence ne fit qu’aggraver l’antagonisme entre ceux qui voulaient que le yiddish soit la langue maternelle en réservant l’hébreu à l’étude et la récitation des textes sacrés, et ceux qui allaient bientôt faire de l’hébreu une langue nationale. Les élites sont peu tentées de s’engager en faveur d’une langue minorée dont le succès va porter atteinte à leurs prérogatives. Ainsi, en supposant que le yiddish ait réussi à exercer des fonctions littéraires et administratives, cela aurait menacé l’hégémonie des rabbins et des sionistes. Voilà qui explique que ce soit l’hébreu qui se soit vernacularisé, et non le yiddish qui se soit annobli.
Notes
(1) D'après Lewis H. Glinert, International Journal of the Sociology of Language, n° 138, 1999, livraison thématique coordonnée par Miriam Isaacs et Lewis Glinert sous le titre Pious Voices: Languages Among Ultra-Orthodox Jews, p. 3.
(2) Liste UYIP (Understanding Yiddish Information Processing) dont l’adresse est www.uyip.org.
(3) Lev Krichevsky, «Ukrainian city boasts Yiddish past, but future of ‘mother tongue’ unsure», feature article daté de Chernovtsy le 27 janvier 2003 et publié sur le site web de la Jewish Telegraphic Agency dont l’adresse est www.jta.org.
(4) Volker Koepp, Herr Zwilling und Frau Zuckermann (M. Zwilling et Mme Zuckermann), 1999; Dieses Jahr in Czernowitz (Cette année à Czernowitz), 2004.
(5) Recueilli dans Guy-P. Chomette et F. Sautereau, Lisières d’Europe: De la mer Egée à la mer de Barents, Paris, Autrement (coll. Frontières), 2004, pp. 136-138.
(6) Joshua A. Fishman, «Attracting a following to high culture functions for a language of everyday life : the role of the Tshernovits Conference in the rise of Yiddish» (1982), repris dans J. A. Fishman, Yiddish: Turning to Life, Amsterdam/Philadelphia, John Benjamins Publishing Company, 1991, pp. 255-283.