La complicité des langues

Révisé le 12 novembre 2012

L'extinction inéluctable de nombreuses langues en fonction de causes démographiques ou politiques et le thème de la mort des langues hantent la philosophie du langage depuis Humboldt; le rythme de ce processus est difficile à mesurer mais ce n'est pas ce qui attire l'attention et nous savons cela depuis longtemps. Le fait nouveau, c'est la possibilité d'inverser le cours fatal des choses. C'était impensable avant la télévision interactive, le portable et le haut-débit, mais on peut désormais revivifier une langue par l'audiovisuel.

Jusqu'alors les promoteurs d'une langue en voie de disparition ne disposaient que de l'écriture pour la sauver; les langues sans écriture, si elle restaient purement orales, étaient condamnées à disparaître; elles cherchaient donc leur salut dans la littérature. Mais aujourd'hui les rapports de la littérature et de l'écriture se sont inversés, l'écriture traditionnelle avec une plume sur du papier a montré ses limites: elle ne pouvait pas enregistrer la vive voix, elle ne pouvait pas enregistrer ce qui fait la réalité sensible du langage. Les sons, les rythmes, les intonations et les accents, sans compter la gestuelle qui les accompagne, étaient perdus lorsque l'on cessait de parler. Les linguistes depuis Bally comme les écrivains depuis Joyce et Ramuz avaient bien conscience du fait que l'essence du langage est dans la performance, c'est-à-dire dans la production de la voix. Mais nous ne disposions pas encore des moyens techniques d'enregistrer et de conserver la vive voix. Jusqu'au moment où les nouvelles technologies ont permis de déployer sans limites la plasticité et l'ubiquité des voix numérisées.

L'oralité au second degré

Il faut distinguer la parole au premier degré, c'est-à-dire la langue orale ordinaire en l'absence de toute littérature, et l'oralité au second degré qui s'exprimait jadis dans les chansons et les contes et qui s'exprime désormais dans les productions audiovisuelles. Cette distinction est essentielle pour apprécier la situation: les nouvelles textualités sont une oralité seconde. D'un côté s'opère un retour en vogue de la parole, de la vive voix, et un abandon relatif de l'écriture. D'un autre côté, les langues pour se survivre à elles-mêmes deviennent des langues de littérature. Mais la littérature recourt à de nouveaux supports d'inscription et à de nouvelles formes de diffusion: l'écriture ne se fait plus principalement sur du papier. Le passage de l'oral à l'écrit, quand il a lieu dans une langue jusqu'alors sans écriture, ne se définit plus comme une promotion des langues par l'écriture mais comme une mutation de notre rapport à l'écriture.

La littérature orale était déjà une oralité au second degré puisqu'elle était créée dans des situations de performance (les spectacles de rue, la chanson et la récitation à haute voix) et qu'elle produisait donc des textes dans le contexte d'une expérience vécue et non pas sur une feuille de papier. Les nouveaux supports électroniques de la création littéraire, quant à eux, combinent les avantages traditionnels du face-à-face de la conversation avec les nouvelles possibilités d'enregistrement et de reproduction de la voix (l'oralité seconde), pour créer des formes linguistiques plus sophistiquées qu'autrefois. La langue maternelle se démocratise, puisque la littérature stricto sensu, c'est-à-dire une bibliothèque de textes classiques qui illustraient les règles du bien parler, n'est plus nécessaire pour que se forme une variété haute de la langue. Le long processus historique de création d'une variété haute de la langue n'a plus lieu d'exister désormais pour les langues minorées qui vont prendre leur essor et trouver leurs interprètes et leur public dans les médias et sur internet.

Un certain nombre de révolutions techniques qui se sont diffusées à bas bruit — l'invention des polices de caractères Unicode est la plus révolutionnaire — permettent de constituer en quelques semaines le dictionnaire et le corpus de textes nécessaires et suffisants à la renaissance et l'épanouissement d'une langue et d'imprimer ces textes dans n'importe quelle écriture sans être contraint de se soumettre, comme c'était le cas jusqu'à présent, à la graphie latine des anciennes langues de colonisation.

Nous sommes embarqués et politiquement engagés, dans les rapports que chacun de nous entretient avec la langue environnante, nous ne sommes jamais neutres. Je refuse pour ma part de considérer le langage comme un instrument de communication dont l'éducation nous donnerait la maîtrise, parce que je crois que nous ne maîtrisons jamais la langue que nous parlons, c'est elle qui nous possède; elle vient parfois à notre secours (voir le témoignage de Julia Kristeva), mais elle nous fait souvent défaut. Une langue vivante est un environnement de sons, de gestes et de signes dans lequel nous sommes immergés. La langue de notre enfance, que les linguistes et les éducateurs appellent «la première langue», n'est pas un instrument que nous manions mais un milieu sonore dans lequel nous naviguons, où nous repérons des sonorités, des rythmes et des modes d'expression qui vont devenir les nôtres. Cette langue n'est pas d'emblée la nôtre; je l'ai écoutée avant de la parler, je l'ai reconnue dès les premiers jours de la vie, six à huit mois avant de m'approprier ce que Jakobson appelait sa charpente phonique.

«Je n'ai qu'une langue, et ce n'est pas la mienne»

Supposons que vous souhaitiez apprendre à parler le breton ou le yiddish, le tamoul ou le yoruba, vous trouverez sur la Toile toutes les ressources nécessaires et vous entrerez dans le réseau des amoureux de la langue que vous avez choisie. Or tous les aficionados qui fréquentent les écoles de langues, qu'elles soient physiquement implantées dans les banlieues ethniques des grandes villes ou localisées dans les espaces virtuels du web, témoignent du fait que cette langue, qui est constitutive de leur identité parce qu'ils décident de l'apprendre, est d'abord la langue de l'Autre. La langue que je choisis de parler est d'abord la langue de l'Autre. Cette formule, qui n'est politiquement pas innocente, je l'emprunte à Jacques Derrida. «Je n'ai qu'une langue, disait-il, et ce n'est pas la mienne, ma langue propre m'est une langue inassimilable. Ma langue, la seule que je m'entende parler et m'entende à parler, c'est la langue de l'autre.»(1) On peut donner deux interprétations de cette thèse philosophique et politique sur l'altérité foncière de la langue parlée.

Premier point, la langue que je parle me vient d'autrui et lui revient, elle n'existe pas en dehors d'une interlocution, d'une connivence et d'un répertoire partagé entre nous. Deuxième point, nommer la langue c'est la figer dans une grammaire et des normes qui me sont imposées et c'est bien le risque que j'assume en m'inscrivant dans une école de langues pour redécouvrir ma langue maternelle; elle sera standardisée et du même coup ce ne sera pas la mienne. Mais les amoureux d'une langue minorée ne sont pas à la recherche d'une langue officielle et, s'ils se retrouvent parfois prisonniers de nouvelles normes de grammaire ou d'écriture promulguées par la puissance publique pour des raisons de politique linguistique, alors cette langue n'est pas la leur. Ma langue, «la seule que je m'entende parler et m'entende à parler», s'il est permis de détourner cette façon de dire de Derrida, c'est une langue ouverte aux dialectes et aux interlangues. Je ne suis ni monolingue ni bilingue ni vraiment polyglotte. Dans la langue qui est la mienne je multiplie le code-switching (le plus souvent sans m'en rendre compte) et je croise toutes sortes de registres et de dialectes avec lesquels je suis en contact. La diversité linguistique, l'extinction ou la survie des quelque sept mille langues vivantes recensées sur www.ethnologue.com, ce n'est pas une question d'arithmétique. Il est impossible de compter les langues. Elles sont en contact et se créolisent, leur identité et leurs frontières sont fluctuantes.

Un journaliste demandait un jour à Edouard Glissant: Que signifie pour vous «subvertir la langue»? et il répondit que c'était la créoliser.(2) La créolisation — le mot est galvaudé mais je m'en tiens au sens que lui donnait Glissant —, c'est une dislocation que l'on fait subir à la langue officielle et qui repose sur deux types d'instruments: les techniques du conteur héritées du temps où la langue créole était sans écriture, et les techniques du code-switching que les antillais ont spontanément apprises en construisant une interlangue entre le créole et le français. Techniques du conteur: les répétitions, le ressassement, les listages démesurés, la mise en haleine par des accroches et des refrains, l'accumulation de parenthèses et d'incises; toute une «économie de l'oralité» qui est étrangère au génie de la langue française et qui vise à casser les rythmes de la langue officielle en disloquant la phrase. A cela s'ajoutent les techniques de construction d'une interlangue. Glissant choisit des mots et des tournures qui en français font allusion à une ou plusieurs autres langues, dont la présence est signalée par une certaine opacité au point que le lecteur bute et se dit «je n'y comprends rien». Il ne s'agit pas du tout d'introduire en français une collection folklorique de mots créoles qui feraient couleur locale. Ce sont bien des mots français qu'il choisit pour leur aptitude à connoter d'autres univers de sens que celui de la langue officielle. Glissant fait fond sur notre capacité à nous ouvrir à d'autres langues, il place toute sa confiance dans la sensibilité linguistique de ses lecteurs.

Combien de langues parlons-nous? Là n'est pas la question. La sensibilité linguistique n'est pas affaire de compétence ni de mémoire, mais d'attitude envers les autres langues. Aimer la diversité des langues, ce n'est pas les accumuler mais les mettre en réseau et les rendre complices les unes des autres.

 

Notes

(1) J. Derrida, Le Monolinguisme de l'autre, Paris, Galilée, 1996, p. 47.

(2) E. Glissant, Introduction à une poétique du divers, Paris, Gallimard, 1996, p. 121.