Séminaire du 25 février 2003
Dans un texte fort intéressant où il retrace l'histoire de la rhétorique au vingtième siècle, Antoine Compagnon décrit un mouvement de réflexion sur les pouvoirs du langage qui commence avec Nietzsche, se poursuit avec Paulhan et dont un certain nombre de nos contemporains, par exemple Jacques Derrida, sont aussi porteurs, «le mouvement récent vers une rhétorique généralisée, ou plutôt une 'rhétoricité' générale, conçue comme la condition de tous les discours»(1).
Si vous adoptez le point de vue de Jean Paulhan sur l'histoire de la Rhétorique, vous conviendrez que les rhétoriqueurs ne viennent qu'après une rhétoricité première et qu'ils ne sont, au fond, que des tâcherons. Ils essaient de maintenir la transparence première des langues à elles-mêmes et à leurs voisines par les procédés de la rhétorique. Mais ces procédés existent déjà à l'état natif dans les mécanismes de la conversation.
Cette rhétoricité foncière des langues est utilisée pour les faire converger, chaque fois qu'une conversation bilingue met en jeu des catachrèses ou ce que les américains appellent rhetorical shifts. C'est la parole sous la langue, c'est la parole vive sous la langue instituée.
1. A. Compagnon, dans M. Fumaroli, ed., Histoire de la rhétorique dans l'Europe moderne, Paris, PUF, 1999, p. 1263.
un auditeur
Est-ce que la catachèrese est assimilable à une stratégie linguistique qui va plus loin que les compétences individuelles des locuteurs? Lorsque les personnages de La Montagne magique, dans les passages bilingues du roman de Thomas Mann, passent du français à l'allemand et vice versa, se lancent-ils consciemment dans des jeux de langage?
FZ
Les anthropologues se sont appproprié le concept de catachrèse pour montrer comment une langue étendait ses capacités sémantiques. L'exemple canonique, c'est la théorie des extensions appliquée dans les études de parenté depuis Malinowski. L'extension du terme père à tous les pères classificatoires, par exemple, est construite sur un mécanisme linguistique qui est celui de la catachrèse. On restait sur le plan de la sémantique.
Or je pense qu'on peut utiliser le même mécanisme d'extension du sens des mots à des sens nouveaux, mais pour étendre les capacités pragmatiques du locuteur, c'est-à-dire effectivement comme stratégie. Je me suis donc proposé de transposer cet outil d'analyse dans des situations d'interlocution où il y a effectivement une stratégie consciemment mise en œuvre par les interlocuteurs, qui se disent au fond: «Si l'allemand n'y va pas, que le français y aille!» Çà repose sur une connivence, une communauté de parole.
LITTRÉ, catachrèse
Trope par lequel un mot détourné de son sens propre est accepté dans le langage commun pour signifier une autre chose qui a quelque analogie avec l'objet qu'il exprimait d'abord; par exemple, une langue, parce que la langue est le principal organe de la parole articulée; une glace, grand miroir, parce qu'elle est plane et luisante comme la glace d'un bassin; une feuille de papier, parce qu'elle est plate et mince comme une feuille d'arbre. C'est aussi par catachrèse qu'on dit: ferré d'argent; aller à cheval sur un bâton. • ÉTYM. grec /kata-chrèsis/, abus, de /kata/, contre, et /chrèsis/, usage.
DUMARSAIS (César Chesneau, Sieur du Marsais, 1676-1756), Des tropes, ou des différents sens [1730], Paris, Flammarion, 1988, chap. 2 §1 «La catachrèse, Abus, Extension ou Imitation», p. 85 et suiv.
Les langues les plus riches n'ont point un assez grand nombre de mots pour exprimer chaque idée particulière par un terme qui ne soit que le signe propre de cette idée; ainsi, l'on est souvent obligé d'emprunter le mot propre de quelque autre idée, qui a le plus de rapport à celle qu'on veut exprimer; par exemple, l'usage ordinaire est de clouer des fers sous les pieds des chevaux, ce qui s'appelle ferrer un cheval: que s'il arrive qu'au lieu de fer on se serve d'argent, on dit alors que les chevaux sont ferrés d'argent, plutôt que d'inventer un nouveau mot qui ne serait pas entendu. On ferre aussi d'argent une cassette, etc. Alors ferrer signifie par extension, garnir d'argent au lieu de fer. On dit de même aller à cheval sur un bâton, c'est-à-dire, se mettre sur un bâton de la même manière qu'on se place à cheval. [...] Dans les ports de mer, on dit bâtir un vaisseau, quoique le mot bâtir ne se dise proprement que des maisons ou autres édifices. [...] Dieu dit à Moïse: Je ferai pleuvoir pour vous des pains du ciel, et ces pains c'était la manne. Moïse en la montrant dit aux Juifs: Voilà le pain que Dieu vous a donné pour vivre (Exode XVI.4 et 5). Ainsi la manne fut appelée pain par extension. Parricida, parricide, se dit en latin et en français, non seulement de celui qui tue son père, ce qui est le premier usage de ce mot; il se dit encore, par extension, de celui qui fait mourir sa mère ou quelqu'un de ses parents, ou enfin quelque personne sacrée.
Ainsi la catachrèse est un écart que certains mots font de leur première signification, pour en prendre une autre qui y a quelque rapport, et c'est aussi ce qu'on appelle extension; par exemple, feuille se dit par extension ou imitation des choses qui sont plates et minces, comme les feuilles des plantes; on dit une feuille de papier, [...].
/95/ La signification des mots ne leur a pas été donnée dans une assemblée générale de chaque peuple, dont le résultat ait été signifié à chaque particulier qui est venu dans le monde; cela s'est fait insensiblement et par l'éducation: les enfants ont lié la signification des mots aux idées que l'usage leur a fait connaître que ces mots signifiaient.
1. A mesure qu'on nous a donné du pain et qu'on nous a prononcé le mot pain, d'un côté le pain a gravé par les yeux son image dans notre cerveau, et en a excité l'idée; d'un autre côté, le son du mot pain a fait aussi son impression par les oreilles, de sorte que ces deux idées accessoires, c'est-à-dire, excitées en nous en même temps, ne sauraient se réveiller séparément sans que l'une excite l'autre.
2. Mais parce que la connaissance des autres mots qui signifient des abstractions ou des opérations de l'esprit, ne nous a pas été donnée d'une manière aussi sensible; que d'ailleurs la vie des hommes est courte, et qu'ils sont plus occupés de leurs besoins et de leur bien-être, que de cultiver leur esprit et de perfectionner leur langage; comme il y a tant de variété et d'inconstance dans leur situation, dans leur état, dans leur imagination, dans les différentes relations qu'ils ont les uns avec les autres; que par la difficulté que les hommes trouvent à prendre les idées précises de ceux qui parlent, ils retranchent ou ajoutent presque toujours à ce qu'on leur dit; que d'ailleurs la mémoire n'est ni assez fidèle, ni assez scrupuleuse pour retenir et rendre exactement les mêmes mots et les mêmes sons, et que les organes de la parole n'ont pas dans tous les hommes une conformation assez uniforme pour exprimer les sons précisément de la même manière; enfin, comme les langues ne sont point assez fécondes pour fournir à chaque idée un mot précis qui y réponde, de tout cela il est arrivé que les enfants se sont insensiblement écartés de la manière de parler de leurs /96/ pères, comme ils se sont écartés de leur manière de vivre et de s'habiller: ils ont lié au même mot des idées différentes et éloignées, ils ont donné à ce même mot des significations empruntées, et y ont attaché un tour différent d'imagination. Ainsi, les mots n'ont pu garder longtemps une simplicité qui les restreignît à un seul usage; c'est ce qui a causé plusieurs irrégularités apparentes dans la Grammaire et dans le régime des mots: on n'en peut rendre raison que par la connaissance de leur première origine, et de l'écart, pour ainsi dire, qu'un mot a fait de sa première signification et de son premier usage: ainsi, cette figure mérite une attention particulière, elle règne en quelque sorte sur toutes les autres figures.
FONTANIER systématisera ce «règne» de la catachrèse sur les autres figures en subdivisant en trois:
1. Catachrèse de métonymie (correspondance): La Cour (lieu), pour les Courtisans (habitants).
2. Catachrèse de synecdoque (connexion): Un Tartufe (espèce), pour un hypocrite (individu).
3. Catachrèse de métaphore (ressemblance): une voix Aigre, par ressemblance entre l'ouïe (la voix) d'une qualité du goût (aigre).
Pierre FONTANIER, Les Figures du discours [1825-1830],
Paris, Flammarion (Champs), 1977, p. 213:
«La Catachrèse, en général, consiste en ce qu'un signe déjà affecté à une première idée, le soit aussi à une idée nouvelle qui elle-même n'en avait point ou n'en a plus d'autre en propre dans la langue. Elle est, par conséquent, tout Trope d'un usage forcé et nécessaire, tout Trope d'où résulte un sens purement extensif; ce sens propre de seconde origine, intermédiaire entre le sens propre primitif et le sens figuré, mais qui par sa nature se rapproche plus du premier que du second, bien qu'il ait pu être lui-même figuré dans le principe.»
Remarque théorique: Ce que Jean Paulhan appelait «l'illusion des explorateurs» vient de ce que nous confondons nos propres catachrèses avec celles des langues indigènes.