Une multitude de dialectes peuplaient le monde de nos arrière-grands-parents. Nous l’avons oublié aujourd’hui. Ce sont les vagabonds, les bourlingueurs, les artistes et les prédicateurs errant de ville en ville, qui préparèrent l’éclosion des littératures dans les langues vernaculaires en Europe. Le goût des langues se développe sur les routes et dans les tribulations au cours desquelles le voyageur entre en contact avec tous les parlers de la terre.
Une épure de cette situation dans laquelle l’errance est intimement associée à la polyglossie, c’est la figure emblématique de Moïse dessinée par Thomas Mann dans La Loi, court roman publié en 1943 (il était exilé en Amérique) qui relate les conditions de la naissance du peuple juif, la sortie d’Egypte et la promulgation du Décalogue. Moïse, qui selon la tradition inventa le principe de l’écriture alphabétique, n’était pas un beau parleur mais il était polyglotte et Thomas Mann insinue l’idée d’un lien entre l’inspiration géniale de Moïse et la gaucherie de sa parole.
Il allait de cabane en cabane, de lieu de corvée en lieu de corvée, agitait ses poings de chaque côté à la hauteur des cuisses, parlant de l’Invisible, le Dieu des patriarches disposé à l’alliance, bien qu’en fait il ne sût pas parler. Car tout son naturel était brusque, il avait l’élocution heurtée, et l’émotion, souvent, faisait fourcher sa langue ; de plus, il ne maîtrisait vraiment aucun idiome et empruntait son parler indécis à trois langues. Le syro-chaldéen araméen, que parlait la race de son père et qu’il avait appris de ses parents, avait été supplanté par l’égyptien, qu’il avait dû acquérir à l’école, à quoi s’ajoutait l’arabe madianite qu’il avait longtemps parlé dans le désert. Ainsi mélangeait-il tout cela. (1)
Aaron est son compère, il s’entend à faire couler de sa barbe un discours lisse et onctueux mais complètement dépourvu de passion, si bien que Moïse s’agite, s’enflamme, l’interrompt et se lance dans des envolées trilingues en araméen-égyptien-arabe. Eloge de la gaucherie féconde de Moïse parlant des langues qu’ils connaît mal. Eloge d’une ouverture aux autres langues, aux langues des autres.
Transposons cet apologue dans l’une de ces grandes villes cosmopolites qui, comme New York ou Londres, accueillent de nos jours une extraordinaire variété de communautés linguistiques dont certaines sont plus peuplées que leur pays d’origine. Fortement solidaires — la confrontation à l’individualisme occidental est patente —, souvent dotées d’un tissu associatif dense et efficace, les communautés émigrées construisent des allégeances multiples, toujours liées à la terre d’origine, mais solidement implantées dans leur société d’accueil. Elles transcendent les frontières et s’inscrivent simultanément dans différents espaces; le pays d’origine est l’un des pôles de ce réseau de solidarités qui a la particularité d’être l’objet de rêves et de fantasmes entretenus par les voyages, le téléphone et le courrier électronique.
Dans un essai qui fit date dans la littérature post-coloniale au début des années quatre-vingt-dix, Homi Bhabha détachait la Nation de son ancrage territorial pour en donner une définition constructiviste. Elle est le produit d’un récit historique, disait-il, elle est, autant qu’un fait d’histoire politique, une création de la littérature. On la rêve autant qu’on la subit. Dans nos croyances spontanées sur la nationalité, nous avons intériorisé toutes les composantes psychologiques, morales et langagières de la domination des Etats-Nations; la nationalité est pour Homi Bhabha «une forme d’affiliation sociale et textuelle»; lorsqu’un individu met en avant sa nationalité, il fait allégeance non seulement à une entité politique mais à une langue et, inconsciemment, à tous les textes classiques qui constituent le Canon littéraire (les règles) de cette langue nationale. Bhabha analyse donc dans les littératures européennes «l’acte d’écrire la nation» (the act of writing the nation).(2) Il jette sur nous, Occidentaux, ce regard critique à partir d’un contexte existentiel particulier: l’exil, l’émigration, la diaspora. Le monolinguisme national est donc défini comme un repli sur soi, face aux langues étrangères qui le minent de l’intérieur.
Intellectuel indien en diaspora, Bhabha porte témoignage de son expérience personnelle de l’émigration. Il évoque les rassemblements d’exilés, d’émigrés et de réfugiés, aux marges ou aux frontières de cultures étrangères, dans des ghettos, dans les bistros ethniques des villes cosmopolites où les langues d’origine des immigrés vivent de ce qu’il appelle leur demi-vie. Pour ces personnes déplacées, le lieu de leur origine est une invention de la mémoire dont la langue est gardienne.
Le territoire de l’Empire, la nation outre-mer, c’est un «chez-soi» métaphorique: ce qui se passe «au pays». Nos croyances spontanées affirment l’identité d’une nation, d’une culture et d’un territoire géographique que nous retrouverions dans le passé et au loin, retournant «au pays» par le discours en langue maternelle. Rêver le pays d’origine par la médiation des échos que nous en percevons dans la langue qui en est issue, c’est renouer le lien entre la langue et le territoire. Lorsque nous nous laissons emporter par ces échos de la langue natale, nous adhérons spontanément à une pensée du territoire, notre éducation nous y invite autant que nos lectures des classiques de la littérature européenne. C’est cette pensée spontanément totalitaire que Bhabha veut déconstruire: déterritorialiser la nation, en rabattant l’idée de territoire sur l’idée de tradition.
Dans un livre publié la même année en français (3), Edouard Glissant appelle «poétique de l’errance» cette entreprise de dislocation concertée des compacités nationales, de la part de l’écrivain post-colonial. Errance me paraît être chez Glissant la traduction française d’une pensée qui nous vient d’Autriche-Hongrie, c’est-à-dire des écrivains de langue allemande dont Bhabha s’est quant à lui explicitement inspiré. Je me méfie de ce vocabulaire qui tend à romanticiser une expérience somme toute banale, puisque nous sommes presque tous aujourd’hui, quel que soit notre point de chute sur la planète, des enfants ou petits-enfants de l’émigration, et que ce brassage des populations, des langues et des cultures s’est souvent fait dans la violence.
Je ne retiendrai donc du complexe d’idées qu’évoque l’errance que la confrontation aux langues étrangères, l’immersion du voyageur dans un milieu sonore radicalement étrange.
La poétique de l’errance que pratiquent un certain nombre d’écrivains en lutte aujourd’hui, pour le renouveau des langues dominées, se construit à l’épreuve de l’étranger, en effet, et c’est ce que Bhabha — qui a lu Freud en allemand — nomme pour sa part une poétique de l’Unheimlichkeit. C’est en anglais littéralement transcrit le syndrome d’une «not-at-home-ness»; on traduit par dislocation en anglais dans la littérature des Postcolonial studies. Je parlerai pour ma part d’une poétique de l’étrangeté. C’est l’une des écritures de combat dont il est question dans d'autres pages web de la rubrique Traductologie.
Notes
(1) Th. Mann, La Loi, traduit de l’allemand par Nicole Taubes, Paris, Mille et une nuits, 1996, p. 22.
(2) Homi K. Bhabha, DissemiNation (Time, narrative and the margins of the modern nation) [1990], repris dans H. K. Bhabha, The Location of Culture, Londres, Routledge, 1994, p. 140.
(3) E. Glissant, Poétique de la relation, Paris, Gallimard, 1990, p. 23.