Je voudrais aborder la question de la littérature créole d’expression française, en limitant par commodité mes références à Glissant et Chamoiseau et en illustrant plus particulièrement le processus de construction d’une interlangue poétique et littéraire. Il s’agit d’ouvrir quelques pistes d’analyse sur la façon dont une langue donnée (le français en l’occurrence) peut être subvertie par des virtuoses de la langue qui se réclament d’une autre langue (ici, le créole martiniquais). Définition minimale, une interlangue (on dit aussi interlecte) est l’interaction des langues et des registres ou des variétés de langues accessibles ou partagées dans une conjoncture déterminée. Dans des situations éducatives: il s’agit des langues, registres et variétés accessibles à celui qui apprend une langue étrangère. Dans la littérature et les arts vivants: il s’agit des langues, registres et variétés partagés par l’écrivain, l’artiste et son public.
1 / La parole de nuit
[destinée à libérer] ceux qui se raccrochent aux pays perdus
Chamoiseau, Ecrire en pays dominé, p. 171 :
«Ma parole de Conteur est obscure comme la nuit dans laquelle j’interviens. Je vois la distance avec le romancier occidental qui, lui, écrit au jour. L’expression de ce dernier est officielle, attendue, estimée, et perçue comme telle, il reflète des valeurs de l’humaine condition, il élucide nos âmes, il charroie volonté d’une lumière [sic] dont il suppute la trajectoire, dans une langue élue, dans une Histoire connue, dans la certitude déjà écrite d’un Territoire. Celle du Conteur n’est pas attendue là où elle niche. Elle diffuse sans mandat dans l’obscur d’une diversité d’hommes, elle n’a pas de légitimité ancienne, elle enveloppe conscient et inconscient des grâces libératrices d’un rire qui ne provient d’aucune terre connue — ce rire qui rompt les contractures, désarticule les fixités mentales de ceux qui se raccrochent aux pays perdus.»
2 / Le lecteur ou l’auditeur idéal a «une disposition de liberté par rapport à la langue»
Patrick Chamoiseau, Entretien donné à L’Hebdo, 12 novembre 1992, p. 93, cité par Delphine Perret, «Lire Chamoiseau», in Maryse Condé et Madeleine Cottenet-Hage (Sous la dir. de), Penser la créolité, Paris, Karthala, 1995, p. 164:
«A part ceux qui ne supportent pas les atrocités qu’on fait subir au français, les gens ont le sentiment d’exister à travers nos livres, de retrouver des lieux, un imaginaire collectif. Ce qui importe, ce ne sont pas des recettes mais une disposition de liberté par rapport à la langue, comme Rabelais l’avait. Il faut savoir tirer parti des effets de choc, de rythme, de musicalité. C’est pourquoi je n’ai pas tendance à m’inscrire dans les mécanismes de la francophonie. Il ne s’agit pas de défendre une langue contre les autres mais de créer une sorte de charte écologique qui les intègre toutes.»
Les textes de Chamoiseau sont des textes ouverts sur des paratextes et des intertextes. Avec leurs citations, leurs exergues renvoyant à d’autres textes, leurs emprunts plus ou moins voilés ou transposés à tel ou tel code, ils semblent vouloir solliciter la capacité associative du lecteur. Le lecteur doit être capable de croiser plusieurs lectures. Solibo Magnifique et Texaco sont des essais-fictions anthropologiques qui recourent de façon insistante au paratexte: notes, insertions de textes, exergues, avant-propos, postface, etc., et subvertissent les règles habituelles du roman.
Solibo Magnifique (1988)
[Epigraphe]
«Je suis d’un pays où se fait le passage d’une littérature orale traditionnelle, contrainte, à une littérature écrite, non traditionnelle, tout aussi contrainte. Mon langage tente de se construire à la limite de l’écrire et du parler; de signaler un tel passage — ce qui est certes bien ardu dans toute approche littéraire… J’évoque une synthèse, synthèse de la syntaxe écrite et de la rythmique parlée, de «l’acquis» d’écriture et du «réflexe» oral, de la solitude d’écriture et de la participation au chanter commun — synthèse qui me semble intéressante à tenter.»
Edouard Glissant[insertion, p. 52] (Solibo Magnifique me disait :
«…Oiseau de Cham, tu écris. Bon. Moi, Solibo, je parle. Tu vois la distance? Dans ton livre sur Manman Dlo, tu veux capturer la parole à l’écriture, je vois le rythme que tu veux donner, comment tu veux serrer les mots pour qu’ils sonnent à la langue. Tu me dis: Est-ce que j’ai raison, Papa ? Moi, je dis: On n’écrit jamais la parole, mais des mots, tu aurais dû parler. Ecrire, c’est comme sortir le lambi de la mer pour dire: voici le lambi! La parole répond: où est la mer? Mais l’essentiel n’est pas là. Je pars, mais toi tu restes. Je parlais, mais toi tu écris en annonçant que tu viens de la parole. Tu me donnes la main par-dessus la distance. C’est bien, mais tu touches la distance…»)
Première strate dans la construction d’une interlangue: le paratexte et l’enquête, la figure du «marqueur de paroles», la traduction de l’intertextualité centrée sur une idiosyncrasie dans l’image de la bibliothèque sentimentale ou «sentimenthèque» (néologisme saisissant dans Ecrire en pays dominé).
Deuxième strate, l’interlangue stricto sensu que l’écrivain construit entre le créole et le français. Des textes écrits dans une sorte de langue étrangère d’une opacité concertée, qui crée son propre public composé de la pluralité des lecteurs possibles; ils sont institués par le texte (comme les «participants ratifiés» de Goffman). Ces textes, en effet, appellent des initiatives de la part du lecteur pour retrouver et interpréter le créole sous le français. Le lecteur doit être créolophone? Mais aussi familier des quartiers de Fort-de-France. Et lecteur de Rabelais… Une personne du terroir, mais ouverte à la littérature et aimant les jeux du langage. Le public de Chamoiseau est hétérogène.
3 / Opacifier la langue, défigurer la langue
Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, Lettres créoles, Paris, Hatier, 1991, p. 61:
«Entendre un vieux conteur créole, c’est, souvent, durant des paquets de minutes, basculer dans l’incompréhensible. Une sorte de litanie que la compagnie écoute pourtant bouche bée. Aria quasi magique qui déjoue les blocages de conscience pour diffuser l’opposition à l’eclavage, à l’idéologie coloniale, à la déshumanisation, dans les zones opaques où l’inconscient nourrit l’être.»
Illustration de cette litanie dans Patrick Chamoiseau, Ecrire en pays dominé, p. 174:
«De Laurence Sterne: L’errance en plein Écrire ; le chaos qui questionne, nouvel Étant au monde. — Sentimenthèque.
(J’aime ça, oui: les accumulations enfilées du Conteur. il ne dira jamais: «Il fait chaud» mais : «…il y avait tu m’entends un débat de soleil un scandale de soleil dans du soleil sans vent du soleil du soleil par en haut du soleil par en bas du soleil tout-partout roye manman soleil derrière soleil…» Parfois l’enfilade sillonnera en Merveille: «…un soleil sans pareil qui t’emmêle dans du miel et du ciel-fiel ô Gabriel grandes ailes appelle ma paix semestrielle au fond de la chapelle…» etc.! L’accumulation remplit l’espace que le Conteur se doit d’occuper seul, elle comble fissures fractures et peuple la nuit des alentours. […] )»
Rapprocher de Roland Barthes, Le Plaisir du texte [1973], table s. v. Langue, dans Œuvres complètes IV (1972-1976), Paris, Seuil, 2002, p. 241:
«Nul objet n’est dans un rapport constant avec le plaisir (Lacan, à propos de Sade). Cependant, pour l’écrivain, cet objet existe ; ce n’est pas le langage, c’est la langue, la langue maternelle. L’écrivain est quelqu’un qui joue avec le corps de sa mère (je renvoie à Pleynet, sur Lautréamont et sur Matisse) : pour le glorifier, l’embellir, ou pour le dépecer, le porter à la limite de ce qui, du corps, peut être reconnu : j’irai jusqu’à jouir d’une défiguration de la langue, et l’opinion poussera les hauts cris, car elle ne veut pas qu’on “défigure la nature”.»
4 / La parole de nuit
La langue maternelle est dans son principe une langue déliée, libérée, épanouie pour autant que nous la cultivons dans nos récits et nos chansons. Pourtant, on ne le remarque pas, tant qu’elle n’est pas menacée. Des frustrations récentes nous ont fait prendre conscience de sa fragilité. Cette prise de conscience est née dans le contexte de la décolonisation et les premiers militants de la langue maternelle sont les écrivains des littératures émergentes dans les pays colonisés qui se réappropriaient la langue de leur enfance, souvent une langue sans écriture, pour en faire une langue de littérature. Cela ne s’est pas réalisé sans une violence exercée sur soi-même pour inverser le rapport de domination entre la langue de jour (la langue de communication) et la parole de nuit (la langue de nos émotions) comme disent les écrivains de la créolité. Cette métaphore exploite la scène idéal-typique du Conteur créole entouré de son auditoire dans la nuit caraïbe.
«Frankétienne, de Haïti, raconte qu’avant d’oser une phrase en langue créole, il avait dû brûler ses manuscrits en langue française au cours d’un petit exorcisme. Raphaël Confiant, de Martinique, confie une histoire similaire. Inversant les déterminations habituelles, il écrivait en langue créole de jour, de manière résolue, puis, de nuit, rattrapé par sa complexité, il écrivait en langue française. Lui aussi dut brûler quelques manuscrits en langue française pour conforter son écriture créole. Ô ce drame de ces manuscrits qui brûlent, cette partie de soi devenue geôlière qu’il faut neutraliser!» (Patrick Chamoiseau, Ecrire en pays dominé, Paris, Gallimard, 1997, p. 250).
Cette histoire est vécue à l’intérieur même des Etats-Nations dont la langue colonisatrice a rayonné jusque dans les Caraïbes ou en Océanie; c’est par exemple le cas en France des artistes, des éducateurs et des écrivains qui s’expriment en breton ou en occitan. Tous ils font l’expérience d’une domination furtive des grandes langues standard de communication comme l’anglais et le français, l’expérience d’une servitude consentie qui, lorsque nous obéissons aux règles du français ou de l’anglais, nous lie la langue et régente de l’intérieur l’expression de notre sensibilité. La langue maternelle (l’idiolecte), la langue régionale (une petite langue) ou la variété locale d’une grande langue — on disait autrefois le dialecte local — sont alors perçus comme le seul foyer possible d’une résistance à cette domination insidieuse.