Révisé le 11 novembre 2011
A la suite des travaux de brillants historiens sur le rôle des missionnaires, en particulier les Jésuites, dans la grammatisation des langues, nous avons pris conscience de l'importance des traductions de la Bible dans l'histoire des langues. Mais il existait un précédent, antérieur de plusieurs siècles en Asie orientale, la traduction des Sûtras bouddhiques en Chine, en Corée et au Japon. Ce processus de traduction des Sûtras peut servir de prisme pour analyser à la fois le statut de la traduction dans ces aires culturelles et le jeu de la diversité des langues.
The first significant wave of translation proper in East Asia got under way in the second century, with the subsequent translation of thousands of Buddhist texts from various Central Asian languages and Sanskrit into Chinese. In the fifth century this became a large-scale government-sponsored project, and sutra translations continued for over one thousand years from the second century. The fact that many of the translators were not Chinese contributed to the use of rather vernacular language in these translations (Mair 1994: 714-7). The resulting translations could be understood by educated people in Korea, Japan and Vietnam, so there was no subsequent need to replicate this enormous translation project in these other countries that had also adopted the Mahayana form of Buddhism. Hence there were few attempts to translate the sutras into vernacular Japanese until modern times, and a similar situation existed in Korea, although from the fifteenth century some vernacular translations were made in the newly developed indigenous script, particularly for noblewomen, and these helped spread the vernacular language and the indigenous script. In Vietnam the existing Chinese translations were used until the early twentieth century. In all four cultures Buddhist texts played a vital role in introducing abstract concepts and philosophical language.
Judy Wakabayashi, "Translations in the East Asian Cultural Sphere. Shared Roots, Divergent Paths?," dans Eva Hung and Judy Wakabayashi (Eds.), Asian Translation Traditions, Manchester, St. Jerome Publishing, 2005, p. 25.
1 /L'identité des traducteurs: voyageurs étrangers, diaspora
Le traducteur est par nature un étranger en voyage qui dissémine la polyglossie. En Europe (Paul Zumthor) aussi bien qu'en Asie comme le montrent Hung et Wakabayashi. «Les étrangers, et principalement les missionnaires, écrit Wakabayashi (p. 38), ont joué un rôle important quoique habituellement limité dans la traduction en Asie de l'est à certaines époques. En Chine, ce sont des moines venu d'Inde et d'Asie centrale qui furent les protagonistes essentiels dans la traduction des Sûtras bouddhiques.» Hung, quant à elle, a montré qu'en fait toutes les traductions culturellement importantes en Chine jusqu'au dix-neuvième siècle furent l'œuvre de non-chinois, tels que le fameux Kumarajiva (344-413), traducteur des Sûtras qui venait du Kuchan (Afghanisthan).
hung_translation_China.pdf Eva Hung, "Translation in China — An Analytical Survey (First Century BCE to Early Twentieth Century)," dans Eva Hung and Judy Wakabayashi (Eds.), Asian Translation Traditions, Manchester, St. Jerome Publishing, 2005, pp. 67-107.
Wakabayashi souligne une relation très intéressante entre l'acceptation, par le public chinois, de traductions au style étranger et donc étrange — qui gardent le style et la couleur de la langue traduite — et le décalage entre la langue parlée et la langue classique en Chine et en chinois:
In China itself there had long existed a major discrepancy between the spoken language(s) and the classical language, which had never been a transcription of speech and could be understood only when read. Naturally, this gap was even more accentuated in the other countries, whose spoken languages were totally unrelated to Classical Chinese. The disparity between 'proper' writing (Chinese script and Classical Chinese) and the vernacular had fostered an acceptance of writing that differed from everyday language, and this contributed to the acceptance of foreignness in translations (i.e. translational style). Wakabayashi, p. 47.
On voit bien qu'une seule et même problématique croise l'étranger comme passeur entre les langues, le traducteur disséminant la polyglossie, la diversité des vernaculaires en contact au sein d'une même aire culturelle et la polarité entre écriture et oralité.
2 / Grammatisation et diffusionnisme
Telle que Sylvain Auroux l'a définie, la Grammatisation des langues est une diffusion de la latinité rendue possible par l'expansion de l'Europe. L'analyse que propose Auroux de ce processus est décisive, mais à la condition d'en élaguer tous les présupposés «diffusionnistes» qui lient ce processus au Latin comme à un universel. Le préjugé diffusionniste éclate au grand jour, dès qu'on compare le dossier européen (centré sur les traductions de la Bible) au dossier asiatique (centré sur les traductions des Sûtras).
Merveilleuse carte de géographie historique publiée en 1988 par l'Encyclopædia Universalis dans Le Grand Atlas des Religions, p. 355 (L'expansion historique du bouddhisme), dans le dossier Traduction de la bibliothèque d'Anthropologie linguistique et dans le dossier Bouddhisme de la bibliothèque Les Angles de l'Asie sous le nom expansion_bouddhisme.pdf. Nous avons discuté de cette carte dans un séminaire sur l'Asie et comme le disait alors Christian Lamouroux (Centre Chine): «Il ne faudrait pas regarder cette carte comme l'expression d'un diffusionnisme mou à partir d'un centre.» Centre qui serait Kapilavastu, au nord-est de Bénarès, lieu de naissance du Buddha vers 480 avant Jésus-Christ. Sur les différents axes de diffusion, les Sûtras vont vivre d'une vie autonome et se redistribuer entre les lieux et les langues sans qu'il n'y ait de polarité entre un centre (le sanskrit) et une périphérie (toutes les autres langues). Tous les lieux de transmission du Bouddhisme se sont pensés à certains moments comme des centres du Bouddhisme.
Néanmoins c'est bien d'une Grammatisation qu'il s'agit, en Asie (par la traduction des Sûtras) comme dans les terres d'expansion de la colonisation européenne (par la traduction de la Bible). Nous devons simplement assigner à nos concepts des limites de validité, et il en va autant du concept de Grammatisation que du concept de Diglossie ou du concept de Traduction massive. La diffusion procède bien du Latin aux autres langues; du Sanskrit aux autres langues. Mais aussitôt et de proche en proche la triangulation entre les langues est à l'œuvre: langue traduisante, langue traduite et troisième langue. Nous devons garder cette structure triangulaire en tête, pour échapper au diffusionnisme.
3 / De la valorisation de l'oralité à la valorisation du vernaculaire
«Il est paradoxal que le bouddhisme, enseignement longtemps oral (il ne fut mis par écrit que plusieurs siècles après la mort de son fondateur), ait été perçu dès ses débuts en Chine comme une tradition écrite — tradition dans laquelle l'écrit a acquis une telle importance que les bouddhistes chinois n'hésitaient pas à risquer leur vie pour se procurer les textes sacrés.» Bernard Faure, Le bouddhisme Chan entre l'écrit et l'oral, dans Viviane Alleton (Sous la direction de), Paroles à dire, paroles à écrire. Inde, Chine, Japon, Paris, Editions de l'EHESS, 1997, p. 115.
Victor H. Mair inverse cette perspective, car selon lui c'est une tradition écrite qui «prétend» être fondée sur la vive voix.
mair_buddhism.pdf — Victor H. Mair, "Buddhism and the Rise of the Written Vernacular in East Asia: The making of National Languages," The Journal of Asian Studies, Vol. 53, No. 3, August 1994, pp. 707-751.
(p. 714) What is unusual about the Buddhist canon, however, is the pervasive pretense that it has an immediate oral basis… Ultimately, then, the entire Buddhist canon—while it clearly represents a large and long scriptural tradition with rules, commentaries, discourses and exegeses added later—is ostensibly (one might almost say "aggressively") founded upon the spoken word…
With such tremendous emphasis on the presumed orality of the canon, there might have been resistance to rendering it in stilted, "unsayable" Literary Sinitic. I am somewhat dubious, however, that this is a sufficient explanation for the decision to employ large amounts of vernacular in Chinese Buddhist texts…
It would seem, instead, that the actual process of translation itself had a greater impact on the quality of Chinese Buddhist written language than any ideas about the nature of the canon. The entire enterprise of rendering the Buddhist scriptures and literary texts into Sinitic was begun by foreigners…
Je m'intéresse au lien entre traduction et valorisation des vernaculaires: étrangers > traducteurs > vernaculaires. Je recherche une explication d'ensemble plus philosophique et moins empiriste que celle de Mair. Je pense que la structure d'expansion du Bouddhisme fut aussi: vive voix > entextualization de la vive voix dans les textes du Canon > missionnaires > donc étrangers > traducteurs > vernaculaires.