Révisé le 11 novembre 2011
La situation linguistique dans laquelle, historiquement, s'est développée l'institution sociale de la traduction n'était pas simplement celle des échanges ou des voyages ordinaires qui mettent en contact des gens ne parlant pas la même langue et qui veulent se comprendre. Les voyageurs utilisent, certes, des interprètes pour se faire comprendre. Mais je m'intéresse au cas particulier, et très sophistiqué, dans lequel ce sont des valeurs, des idées religieuses ou des œuvres d'art qu'il s'agit d'interpréter dans une langue étrangère. La langue-source est alors porteuse d'une vision du monde, ou disons, d'une culture à laquelle la traduction proposée aux étrangers leur donnera accès. Du point de vue sociolinguistique, la langue-source est, dans ces cas particuliers, considérée dans sa dimension de «langue de civilisation» (variété littéraire stabilisée) ou plus modestement de «langue commune» (langue de circulation) propre à une aire culturelle particulière. Le concept de langue commune est pris ici au sens strict et opératoire que lui donnent les linguistes. J'emprunte sa définition à Daniel Baggioni (entrée Langue commune, dans Marie-Louise Moreau, ed., Sociolinguistique. Concepts de base, Liège, Mardaga, 1997, p. 181 plus largement citée dans la page Qu'est-ce qu'une langue de civilisation:
«Esquisse d'une typologie des voies par lesquelles se forment les langues communes: à partir de l'opposition entre parlers ou dialectes soumis à la variation et code commun stabilisé, on distingue, parmi les langues supralocales, celles formées à partir d'une koinè, c'est-à-dire d'une variété littéraire stabilisée et s'étendant dans l'espace dialectal, et celles qui dérivent d'une Verkehrsprache [langue de circulation], langue véhiculaire formée in vivo [sur le terrain] par métissage.»
C'est au service de cette «variété littéraire stabilisée et s'étendant dans l'espace dialectal» (langue de civilisation) ou bien de cette «langue véhiculaire formée par métissage» (forme la plus modeste de langue commune), que le personnage du Truchement déploie ses talents.
Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française
Truchement n. m. est une forme refaite (déb. XVe s.), précédée par trucheman (fin XIVe s.), de drugement (fin XIIe s.), mot emprunté à l'arabe Targûmân «traducteur» au moment des croisades. […] Ce mot sorti d'usage a longtemps désigné un interprète travaillant dans les Pays du Levant.
Les formes désignent l'interprète dans un pays du Levant puis en général, sens archaïque depuis que l'on emploie interprète. • Par figure, truchement désigne une personne qui exprime la pensée d'une autre, un porte-parole, dans quelques constructions: être le truchement de, servir de truchement à (qqn). Depuis le XVIe s., le mot a pris le sens figuré d'«interprète (des sentiments)» en parlant des signes extérieurs (1557); cette valeur est usuelle aux XVIIe-XVIIIe s. puis devient archaïque. Enfin la valeur abstraite d'«entremise, intermédiaire» est réalisée (1893) dans quelques emplois, comme par le truchement de (qqn, qqch).
Littré
Trucheman ou Truchement
//1° Celui qui explique à des personnes qui parlent des langues différentes, ce qu'elles se disent l'une à l'autre. Où est le truchement, pour lui dire qui vous êtes, et lui faire entendre ce que vous dites ? vous verrez qu'il vous répondra; et il parle turc à merveille, MOL., Bourg. gent. V, 4. […]
//2° Fig. Une personne qui parle à la place d'une autre. Nous n'entendons pas bien ce qu'un soupir veut dire; Et je vous servirais de meilleur truchement, Si vous vous expliquiez un peu plus clairement, CORN. Sertor. IV, 1. […]
//3° Fig. Ce qui fait comprendre. […] Contentez-vous des yeux pour vos seuls truchements, MOL. Femm.. sav. I, 4.
OED
Dragoman Pl. –mans, -men.
(now drogman)
Arab. tarjumân (see TRUCHMAN)
An interpreter; strictly applied to a guide in countries where Arabic, Turkish, or Persian is spoken.
Deux exemples paradigmatiques de la Traduction comme passage d'un monde (sociolinguistique et culturel) à un autre sont les institutions sociales du Truchement (au service des voyageurs européens dans les pays du Levant) et du Dub[h]ash (<Skrt. dva-bhâsa, di-glossie) dans l'Inde impériale puis colonisée. Ce sont des institutions liées à l'avènement d'une «langue commune» au sens ci-dessus. Ne pas confondre le truchement avec simplement l'interprète; c'est un interprète doué d'autorité et considéré comme fiable (un homme «de confiance»). Plus qu'un interprète, c'est un «traducteur». Dans l'institution sociale de la traduction est impliquée la diglossie, l'autorité d'une langue commune (politiquement plus forte qu'une langue véhiculaire).
arasaratnam_dubash.pdf — S. Arasaratnam, Trade and Political Dominion in South India, 1750-1790: Changing British-Indian Relationships, Modern Asian Studies, Vol. 13, No. 1, 1979, pp. 19-40. Spécialement pp. 23-25. Ganapati > Mother Tongue.
chakarbarti_medicine_18cent_madras.pdf — Pratik Chakarbarti, "Neither of meate nor drinke, but what the Doctor alloweth": Medicine amidst War and Commerce in Eighteenth-Century Madras, Bulletin of the History of Medicine, 2006, vol. 80, No. 1, pp. 1-38. Spécialement p. 33. Ganapati > Medical History.
neildBasu_dubashes.pdf — Susan Neild-Basu, The Dubashes of Madras, Modern Asian Studies, Vol. 18, No. 1, 1984, pp. 1-31. Ganapati > Mother Tongue.
(p. 4) "The word 'dubash', or more properly 'dubashi', literally means a man of two languages or an interpreter and connotes the role of a go-between or broker. His linguistic skills as interpreter and translator were essential to his role, but the usefulness of the dubash, like that of the banian, extended far beyond his knowledge of languages. In the households of the higher ranking Europeans in Madras, a dubash served as the head steward. For new arrivals to the town, he functioned as a kind of advisor, guide, broker, and inevitably money lender."