Cf. Cours en Sorbonne d'Antoine Compagnon
intitulé «Qu'est-ce qu'un auteur?» (sans date):
http://www.fabula.org/compagnon/auteur.php
Il y a une extrême relativité selon les cultures et les époques dans la définition de l'«auteur» d'un texte ou d'un discours et moins l'auteur est identifiable, plus le traducteur a de liberté.
1 / La «fonction auteur» récemment déconstruite
M'écartant de la façon très convenue qu'ont les littéraires de «déconstruire» le personnage et le statut de l'Auteur dans notre société, parce que je substitue clairement aux définitions littéraires du mot «auteur», qui me semblent floues, le sens que Goffman donne au mot «author» lorsque dans Footing [Position] il décompose le personnage et le statut du locuteur (speaker) en trois agents ou trois positions qui sont le responsable (principal), l'auteur (author) et l'animateur (animator). Dès qu'on adopte cette perspective sociologique dans laquelle les frontières d'un texte ou d'un discours sont poreuses et dans laquelle l'identité d'un texte ou d'un discours est labile, la nécessité s'impose de diversifier les agents et les positions jouant un rôle dans l'élaboration et l'énonciation des textes ou des discours.
Les distinctions introduites ici entre l'auteur, le traducteur, l'interprète, l'éditeur et même le commentateur sont de même nature que celles qu'a créées Goffman pour analyser le «format de production» de la parole. Je ne fais que transposer dans le registre de la parole savante ou lettrée des distinctions sociologiques d'abord utilisées sur le terrain dans l'analyse de la scène langagière.
2 / La construction historique de la fonction de traducteur en Europe
La fonction d'auteur, dit A. Compagnon, est une construction historique en Europe.
«La construction de l'auteur est restée longtemps sous l'influence de la tradition chrétienne des techniques d'exégèse, d'attribution et d'authentification des textes en un canon, techniques mises au point par saint Augustin et saint Jérôme notamment. Suivant saint Jérôme, l'identité du nom d'auteur ne suffit pas à prouver une attribution, car il peut y avoir homonymie ou pseudonymie. Jérôme donnait donc quatre critères internes d'attribution de textes au même auteur, critères que la philologie devait confirmer: un niveau constant de valeur (il faut retirer à un auteur les œuvres inférieures en valeur), une cohérence conceptuelle (il faut retirer à un auteur les œuvres en contradiction conceptuelle), une unité stylistique (il faut retirer à un auteur les œuvres aux mots et tours inusités), un moment historique défini (il faut retirer à un auteur les œuvres qui se réfèrent à des événements postérieurs à sa mort). Ces quatre critères reviennent en fait à un seul: à définir l'auteur comme «principe d'une certaine unité d'écriture», ou encore comme cohérence, les différences et contradictions du corpus qui lui est attribué étant elles-même réductibles grâce à l'hypothèse d'une évolution ou d'une influence. L'auteur est le lieu depuis lequel les contradictions entre les textes se résolvent, le «foyer» commun à toutes ses productions: œuvres achevées, mais aussi brouillons, correspondance, notes de blanchisserie. Or ces critères d'authenticité restent les modalités suivant lesquelles la critique moderne pense toujours l'auteur, qu'elle se veuille philogique ou thématique, ou même stylistique: un auteur, c'est a minima une cohérence.» (Antoine Compagnon.)
Texte accessible sur la page: http://www.fabula.org/compagnon/auteur2.php
La tâche du traducteur, tel qu'il est défini dans notre société — en Europe — relativement à la figure de l'Auteur et à la «fonction auteur» comme foyer d'identité d'un corpus de textes ou de discours, est de maintenir cette cohérence à travers le passage d'une langue à l'autre. L'histoire de l'émergence de la fonction d'auteur se confond avec l'histoire de la grammatisation (dans ses phases dernières) des langues européennes, et l'émergence de la fonction de traducteur constitue l'une des phases de la grammatisation d'une langue, et cela quelle que soit la langue considérée. L'une des techniques employées pour grammatiser une langue, en effet, est de la prendre pour langue-cible (langue traduisante) dans un processus de «traduction en masse» (Schleiermacher) à partir d'une langue plus noble, plus riche, plus littéraire (c'est une idéologie) prise comme langue-source (langue traduite). Ces traductions viennent enrichir et perfectionner la langue-cible, achevant donc sa grammatisation.
3 / Chemins exotiques de la grammatisation des langues
Dans les cultures et aux époques où le format de production de la parole (textes ou discours) n'est pas encore individuel, les traductions qui sont entreprises à l'occasion de la grammatisation d'une langue et qui viennent enrichir la langue traduisante sont moins des traductions que des recréations. Lorsqu'il n'y a pas de lien d'appropriation étroite du texte original à son auteur, sa transposition dans une langue étrangère est une réécriture plutôt qu'une traduction. La conception de la «propriété littéraire» qui prévaut dans notre société est le produit d'une histoire récente en Europe. Il convient d'en faire abstraction pour analyser le statut de la traduction dans d'autres aires culturelles.
"To members of a highly literate, modern society, translation takes the essence behind the words of one language and re-breathes it into another. Such a concept is the product of a society with enormous reverence for the written word and a highly developed sense that language expresses the thoughts of individuals. Fidelity to the original author's intent is paramount. Translation becomes an attempt to get inside the head of authors and share in the power of their faculties and creativity, while balancing this fidelity to intentions with the unavoidable compromises needed to make works accessible to an alien audience. The dominant issue that students of translation face is that of 'equivalence' between the source and the target languages. As we shall see, Makassarese translations — which we might better term versions, re-writings, or re-tellings — did not share this concern with fidelity and equivalence." William Cummings, dans Eva Hung and Judy Wakabayashi (Eds.), Asian Translation Traditions, Manchester, St. Jerome Publishing, 2005, p. 196. (Makassar, c'est le Royaume de l'île des Célèbes [Sulawesi] en Indonésie, et la langue est encore parlée par près de deux millions de locuteurs dans le sud de l'île aujourd'hui.)
Exemple significatif de texte «non propriétaire» dont les traductions dans diverses langues ou divers registres d'une même langue sont à chaque fois des recréations et de nouvelles performances, le Râmâyana.
Paula Richman (Ed.), Many Râmâyanas. The Diversity of a Narrative Tradition in South Asia,
Berkeley, U. of California Pr., 1991.
Avant même de passer d'une langue dans une autre, ce «texte» dont l'identité est affirmée par son titre n'a cessé depuis vingt-cinq siècles de passer d'une recension dans une autre, d'un médium, ou média, dans un autre. La question de la traduction d'une langue à l'autre se confond avec la question de l'écriture par rapport à l'oralité et plus largement avec la question de la grammatisation des langues.