Une chilienne reprochait à Dorfman de lui voler ses rêves, parce que dans sa croisade contre la culture de masse, il voulait l’empêcher de lire des romans-photos en espagnol traduits de l’américain. Nous sommes au Chili en 1970, quelques mois avant l’élection de Salvador Allende. Sauveteur bénévole, Ariel Dorfman s’emploie à pelleter la boue après un violent orage dans une banlieue déshéritée de Santiago. Universitaire enseignant la littérature, il est venu en équipe avec ses étudiants. Une habitante du bidonville vient le trouver en lui demandant si ce qu’ils disent est vrai: que les romans-photos sont un danger pour la santé. Et comme il confirme et s’emporte dans sa dénonciation de ce nouvel opium du peuple, elle l’arrête presque tendrement en lui disant: «Ne nous fais pas ça, compañerito, ne me vole pas mes rêves!» Rêves d’importation venus des pays riches par le biais de la traduction, ils sont devenus les siens en passant dans sa langue maternelle.