translation Jeff Guess, Translation, 1997 (cliquer ici)

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Mary Poppins a plusieurs langues maternelles

 

Bonjour à toi, grande actrice,
écrit une petite fille à Mary Poppins sur son site internet (*),
Je voudrais savoir si ta langue maternelle est le français ou l’anglais. Car l’autre jour je t’ai écrit et tu m’as répondu en français. Mais je remarque que ton nom est anglais si je ne me trompe pas. J’aimerais savoir aussi dans quelle langue a été tourné ton film et où tu l’as tourné. Merci. Tanya.
Tanya.

Chère Tanya,
répond Mary Poppins,
A vrai dire je ne sais même plus quelle est ma langue maternelle. Je crois bien que c’est l’anglais, mais je n’en suis pas sûre. Une bonne nounou doit savoir parler la langue du pays où elle travaille! Ça permet d’établir un meilleur contact avec la famille! Pour ce qui est du film avec Julie Andrews, il a été tourné en anglais, l’actrice n’étant pas polyglotte comme moi…

 

Les héroïnes auxquelles nous nous attachons partagent spontanément avec nous leur langue maternelle. Le matériau dont est pétrie notre sensibilité, en effet, c’est la langue première dans laquelle nous baignons quand nous sommes enfants. Cette langue première devient notre langue maternelle au sens fort du terme, autrement dit la langue de nos émotions, lorsque des histoires nous sont racontées. Certes la plupart des œuvres de fiction auxquelles nous vouons un culte sont étrangères et nous ont été transmises par le cinéma; c’est le cas de Mary Poppins (1964). Mais si le doublage est bien fait, la question de la langue ne se pose même pas. Pour peu que les personnages qui peuplent notre imagination soient proches de nous, le spectateur, captivé, n’a pas conscience de cette traduction car la langue de nos émotions est transparente à elle-même; au premier abord, l’époque et le lieu du récit ou du film — ce que les littéraires appellent la diégèse, l’espace-temps dans lequel se déroule l’histoire — s’identifient aux nôtres. Ce n’est que dans un second moment que l’étrangeté des noms propres, des décors et des manières nous frappe et qu’une petite française nommée Tanya, dans l’exemple ci-dessus, s’avise que, peut-être, au pays dans lequel se déroule l’histoire de Mary Poppins on parle une langue différente de la sienne.

Dès que nous réservons ainsi une place à part, dans notre mémoire et dans notre langage, à des consonances, des mots et des tournures de phrase caractéristiques des histoires, des films, des chansons que nous aimons, la langue de notre sensibilité s’impose à nous comme une valeur précieuse à défendre. Nous l’appellerons notre langue «maternelle», mais ce n’est qu’une métaphore et souvent une chimère. Il y a bien des cas, en effet, où la langue dans laquelle nous exprimons spontanément nos émotions n’était pas celle de nos parents; parfois même elle n’était pas celle de notre enfance. Devenue consubstantielle à notre sensibilité à l’issue d’un nouvel apprentissage, cette langue, notre idiolecte, qui est désormais celle de nos pensées est une langue propre de seconde origine. Comme en règle générale, dans notre société, l’enfant apprend à parler auprès de sa mère et partage son idiolecte, cette image de l’intimité que véhicule la langue de ma mère s’impose tout naturellement pour qualifier la langue par laquelle nous exprimons ce qui nous tient à cœur, même si en réalité ce n’est qu’une métaphore. Plus encore, comme Mary Poppins, nos héros sont souvent d’origine étrangère. La langue dans laquelle ils nous parlent — après traduction — est donc une chimère, une langue sous influence. C’est notre langue maternelle, certes, mais dans laquelle une langue dominante, celle de la version originale, a exporté ses tournures propres et par là même ses manières de penser.

(*) Lettre publiée par Sinclair Dumontais sur une page web québecoise qui est une œuvre de fiction très originale et dont l’adresse est:

http://www.dialogus2.org/POP/languematernelle.html