Ethnoscience on the West Coast, ethnopoétique in the Middle West, une polarité ou une division du travail dans l'étude du langage ethnographiquement situé.
1 / Entre la grammaire et l'ethnographie
L'anthropologie linguistique étudie la langue comme ressource culturelle et la parole comme pratique culturelle à partir de l'ethnographie dans les langues vernaculaires en s'inspirant du paradigme interactionniste et en particulier de l'œuvre d'Erving Goffman. Cette orientation particulière de l'interface entre l'anthropologie sociale et la linguistique s'est constituée dans deux ouvrages fondateurs, l'un dirigé par John Gumperz et Dell Hymes sur L'Ethnographie de la communication (1972) et l'autre par Richard Bauman et Joel Sherzer sur L'Ethnographie de la parole (1974). Comme le disent ces derniers en une formule saisissante, la parole, enterrée comme dans une crevasse entre la grammaire et l'ethnographie, n'avait jusqu'alors jamais été considérée comme production sociale ou construction culturelle, this was a concern that up to that point had fallen through the cracks between grammars and ethnographies. D'un côté, ils prenaient donc pour objet non plus la langue mais la parole. De l'autre, ils définissaient le «terrain» d'enquête ethnographique comme une scène langagière et définissaient l'ethnographie comme l'étude socialement et culturellement contextualisée des formes et des fonctions de la parole. L'anthropologie linguistique est donc une anthropologie de la parole, de l'énonciation, du dialogue.
2 / Entre la sociologie interactionniste et l'anthropologie cognitive
«L'anthropologie linguistique» se déploie, depuis ses débuts, dans deux directions différentes et complémentaires. Une partie des problématiques de l'anthropologie linguistique qui viennent de la sociologie interactionniste et de l'ethnométhodologie ont été plus particulièrement cultivées à l'Université de Chicago; d'autres problématiques qui viennent de l'ethnoscience et de l'anthropologie cognitive sont une spécialité des universités de la Côte Ouest et plus particulièrement de l'Université de Californie à Berkeley, Los Angeles ou San Diego; l'ethnopoétique et les arts de parole étaient étudiés à l'Université d'Indiana à Bloomington. Ces noms de lieux emblématiques sont pour moi des approximations commodes, et «De San Diego à Bloomington et Chicago», c'est seulement une métaphore, au demeurant datée. Mais voici comment, en première approximation, on peut décrire ces développements dans les années 1970–1980.
Dans les universités de la Côte Ouest des Etats-Unis émergea à l'époque un pôle extrêmement fort et fécond de recherches cognitivistes associant les linguistes aux anthropologues. C'est par exemple à Berkeley l'œuvre de John Gumperz, Paul Kay, George Lakoff et leurs disciples. Ou à San Diego Melford Spiro et ses successeurs comme Roy D'Andrade en anthropologie et Gilles Fauconnier en linguistique; l'ethnométhodologiste Aaron Cicourel et l'océaniste Edwin Hutchins en sciences cognitives; etc. L'un des aspects novateurs de ces recherches était celui de la contextualisation des productions langagières sur lesquelles travaille le linguiste: l'étude de la cognition ethnographiquement située.
Une autre orientation de l'anthropologie linguistique s'affirmait, parallèlement, dans les universités du Midwest et de la Côte Est, s'inspirant d'Edward Sapir (l'ethnologie des aires culturelles et l'ethnopoétique), de la linguistique européenne (Roman Jakobson), de la théorie de la littérature (Mikhail Bakhtine) et de la phénoménologie. C'est l'œuvre des Richard Bauman, Dennis Tedlock, Paul Friedrich et d'autres sur des corpus de «littérature» orale — mais le concept de littérature et le concept intraduisible de literacy furent précisément remis en question. Ces problématiques étaient complémentaires de celle des cognitivistes, dans la mesure où l'ethnographie et le contexte d'énonciation étaient au centre de leurs enquêtes.
Sur la Côte Ouest ont proliféré les recherches autour de l'hypothèse Sapir-Whorf, conduites dans le droit fil de l'ethnolinguistique des années 1950-1960. L'hypothèse Sapir-Whorf dans ses versions les plus cognitivistes, en effet, domine le champ de l'anthropologie linguistique aussi longtemps que celle-ci conserve des méthodes très classiques dans l'enquête de terrain, c'est-à-dire des méthodes «objectivistes»: la conversation, le lexique ou les taxinomies indigènes (objets privilégiés de l'ethnolinguistique traditionnelle) sont des objets d'étude et, quand il ne compile pas un corpus de textes ou d'enregistrements, ce qui transforme l'ethnographie en science d'érudition, l'ethnographe s'entoure de collaborateurs, d'«informateurs indigènes» et d'interprètes qui sont ses subordonnés et non pas des interlocuteurs. Nous sommes encore dans l'échange inégal gouverné par le paradigme classique du Truchement, et la domination de ce paradigme hérité de l'époque coloniale perdure jusqu'au début des années 1980. Les recherches conduites jusqu'à la fin des années 1970 autour de l'hypothèse Sapir-Whorf sont indissociables de cette méthode d'enquête ethnographique que j'appelle «le paradigme du Truchement».
Tournant des années 1980, redécouverte de l'œuvre de Mikhaïl Bakhtine: c'est «le tournant dialogique». Une nouvelle anthropologie prend alors son essor, qu'on peut appeler une anthropologie de la parole ou de l'énonciation. Renouveau dans l'étude des langues indigènes et de «l'oraliture» (mot forgé par Frankétienne, écrivain haïtien de langue créole), qui répond à l'apparition de nouvelles littératures dans les «langues natales». Ambivalence des mots native ou nativism (en parlant de la langue et de la littérature): c'est à la fois «natal» et «indigène». C'est alors que l'orientation de notre discipline vers l'ethnopoétique et la parole in performance prend de l'ampleur, en particulier à l'Université de Chicago et à l'Université d'Indiana.
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Cette polarité entre deux orientations de notre discipline n'est vraie qu'en première approximation et l'assignation de chacune à un lieu privilégié, the West Coast ou the Middle West, est seulement métaphorique. Le parallèle et le croisement que je viens d'esquisser entre deux orientations distinctes est trop schématique et nous devons nuancer en montrant que, ici et là dans chacune des grandes universités où elle a fleuri, l'anthropologie linguistique s'est développée simultanément sur ces deux axes — recherches cognitivistes autant qu'herméneutiques — par exemple à Chicago autour de Michael Silverstein et de ses collègues et disciples comme John Lucy et William Hanks.